« Par un tour de passe-passe ». Entretien sur l’islamophobie
  Theme(s) Anticapitalisme / Antiglobalisation - Antifascisme - Féminisme / Genre / Queer -  
  29-04-2017 00:52
Auteur : DDT21
 
 
  Questions à Flora Grim et Alexandra Pinot-Noir, auteures d’un texte intitulé Sur l’idéologie anti-islamophobe qui a circulé sur internet à partir de mai 2016. Les débats sur le concept d’« islamophobie » ou celui de « race sociale » ont connu, depuis, bien des rebondissements, comme tout récemment les affrontements entre Lutte ouvrière et le NPA, ou la publication par les éditions Libertalia du très bon ouvrage de Nedjib Sidi Moussa, La Fabrique du Musulman (janvier 2017).  
     
 
DDT21 : Bonjour à vous Flora et Alexandra. Est-ce que vous pourriez nous dire ce qui vous a amenées à écrire ce texte sur « l’idéologie anti-islamophobe » ? Et, sans pour autant nous dévoiler vos CV, nous dire, non qui vous êtes, mais du moins où vous vous situez politiquement ?

F. G. : Issue d’un milieu ouvrier, j’ai participé pendant des années à des collectifs libertaires et anars, avant de découvrir les théories de l’ultra-gauche il y a sept huit ans. Les questions que nous abordons dans notre texte me travaillent depuis une dizaine d’années ; déjà à l’époque j’étais frappée par les positions « islamophiles » de certains camarades et par les discours identitaires des Indigènes de la République, repris à divers degrés par des personnes du « milieu ». Mais je n’ai pu partager cette critique que dans le cadre de discussions restreintes, parce qu’il était difficile d’élargir le débat.

A. P.-N. : J’avais 20 ans en Mai 68. Élevée en milieu marginal tendance libertaire, j’avais déjà découvert les idées situationnistes. Ma route était dès lors tracée, du jeune Marx à la théorie dite de la communisation en passant par l’ultragauche germano-hollandaise, pour participer dès lors, d’une façon ou d’une autre, aux mouvements sociaux qui se sont succédé durant ce presque demi-siècle, et à nombre de collectifs de discussion, d’édition et de diffusion théoriques. Flora et moi ne sommes pas de la même génération, ce qui explique que ce n’est qu’en janvier 2015, dès la première manif’ contre l’islamophobie, que je découvre avec effroi que des « camarades » se retrouvent à frayer avec des organisations se revendiquant comme musulmanes, que certains se proclament soudain « d’origine musulmane », que, pour d’autres, « la race » prend le pas sur la classe et bien d’autres joyeusetés du même acabit.

Quand nous apprenons les attaques prétendument antiracistes contre la Discordia, bien que nous n’ayons aucune affinité « politique » avec les animateurs de ce local, il nous semble qu’il devient urgent de faire la critique de l’idéologie qui sous-tend tout ce merdier. D’autant plus que nous sommes alors en plein mouvement contre la « loi Travaille » et que, dans le feu de l’action, se nouent bien trop facilement des alliances contre nature.

Pour certains, le terme « islamophobie » ne serait qu’un nouveau mot pour évoquer le racisme anti-arabes, soit pour le rendre plus acceptable, soit pour en montrer l’évolution ; mais pour vous c’est bien plus qu’une simple question de vocabulaire.

A. P.-N. : Le glissement de l’Arabe au Musulman ne date pas d’aujourd’hui, et il est issu du discours colonial. Dans notre texte, nous montrons que c’est par un tour de passe-passe soi-disant décolonial que la discrimination contre les individus d’origine maghrébine est désignée comme « islamophobie ». Ceux-ci sont ainsi sommés de se revendiquer de religion ou, a minima, de culture musulmane et d’appartenir à une fantasmatique communauté musulmane (voire à celle des « non blancs »). Il s’agit là d’un enjeu politique, d’un enjeu de pouvoir, auquel les « islamo gauchistes » viennent (naïvement ?) apporter leur coopération. Je dois ajouter que, à l’instar de Salman Rushdie, je n’aurais jamais pensé, dans les années 1970, avoir à ferrailler en 2016 contre la religion.

Comme vous l’écrivez, vous critiquez plus particulièrement « ceux qui, parmi les communistes libertaires, sont engagés dans un combat contre “l’islamophobie” ». Si certains anarchistes refusent, paraît-il, d’utiliser le slogan « Ni Dieu ni maître » qui serait islamophobe, ils sont sans doute très minoritaires ; est-ce que le « milieu », au sens large ― anars, autonomes, marxistes, etc. ― est vraiment touché par ce phénomène ?

F. G. : Ceux vraiment engagés dans le combat contre l’« islamophobie » sont assez minoritaires. Le problème réside surtout dans le fait qu’il règne dans le « milieu » un manque de positionnement et un silence dus au chantage au racisme qu’exercent islamophiles et racialistes. Cela s’explique en grande partie d’abord par l’état de décomposition du milieu et par la crainte de certains que celui-ci ne soit davantage divisé par ces thématiques, mais aussi par une déperdition de la réflexion théorique. De plus, l’attaque du local Mille Bâbords à Marseille a dû depuis en refroidir plus d’un.

Cela pose la question de ce qu’est un « musulman » ou une « musulmane » ? De quoi parle-t-on ? D’ethnie ? De croyance ? On confond arabe, musulman, immigré… Jusqu’ici, c’était l’Occidental inculte et borné, voire raciste, qui était censé faire cet amalgame…

A. P.-N. : Il est des pays où vos papiers d’identité indiquent votre religion, où on vous demande de l’inscrire dans le formulaire du visa, où les chefs d’État élus jurent sur la Bible, et d’autres où ils brandissent le Coran. Il est aussi des États confessionnels. Mais tout cela n’a guère à voir avec la croyance. Quant aux ethnies, elles ne servent guère qu’aux luttes de pouvoir. Quoi qu’il en soit, il y a plus de musulmans en Asie que sur le continent africain, les Maghrébins ne sont pas tous musulmans, pas plus qu’arabes d’ailleurs, et être immigré ou issu de l’immigration peut recouvrir des situations très diverses. Ceux qui prétendent parler au nom de la « communauté musulmane » se trouvent donc bien obligés de recourir à un amalgame unificateur et ce n’est pas un hasard si c’est le même que celui des autorités coloniales et des racistes ordinaires : les individus plus ou moins originaires de l’immigration maghrébine, eux-mêmes, leurs parents ou leurs grands-parents, voire l’un de leurs parents ou grands-parents, ont en commun une culture différente de celle des autres habitants du pays où ils vivent. Ils doivent donc rester entre eux. Chacun chez soi et les vaches (sacrées ?) seront bien gardées !

La montée de ces thèmes dans un mouvement révolutionnaire en décomposition n’est-elle pas simplement une résurgence du tiers-mondisme ? À la recherche d’un sujet révolutionnaire de substitution, on évite de critiquer des pratiques religieuses parce que ce serait celles de populations autrefois colonisées et aujourd’hui encore opprimées.

F. G. : Le tiers-mondisme postulait dans les années 1960 que le prolétariat des pays industrialisés profitait de l’exploitation coloniale des pays colonisés, et que finalement le véritable sujet révolutionnaire était le prolétariat des pays du Sud. Mais rapidement les tiers-mondistes, prenant en compte le contexte des luttes de libération nationale, ont abandonné le sujet du prolétariat pour lui en substituer un autre : le peuple, notion complètement interclassiste. Cela a été une façon de liquider l’idée de prolétariat international.

Depuis le début des années 2000, les thèses issues des études post-coloniales, sorties tout droit de l’université et reprises par certains « révolutionnaires », transposent la situation des anciennes colonies à celle de la société française actuelle, notamment les banlieues. Ces analyses se focalisent sur les rapports de domination et passent sous silence la question de l’exploitation. Les populations originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne seraient plus opprimées à cause du racisme, qui serait constitutif du colonialisme, lequel n’a en réalité nul besoin d’un tel argument pour piller et exploiter à loisir là où il l’entend. A contrario, les prolétaires « d’origine française » seraient des privilégiés.

Alors que le tiers-mondisme avait soutenu la théologie de la libération en Amérique du Sud, et fermé les yeux ou négligé les aspects religieux mis en avant par le FLN algérien par exemple, aujourd’hui l’islam est perçu par certains comme un moyen de contestation. Or la contestation dans l’ordre ça existe, et bien sûr il n’y a là rien d’émancipateur ! D’autres ne vont pas aussi loin, mais semblent sous-estimer le facteur religieux, pensant que cet aspect pourra être dépassé dans la lutte. Et puis, si on veut reconstituer un sujet révolutionnaire dans une période difficile, on va éviter de « diviser » les troupes !

Dans les années 1970, les militants d’origine maghrébine étaient liés aux importantes luttes ouvrières en France, à celles des « travailleurs immigrés » ou des « travailleurs arabes »… Quarante ans après, les militants qui disent représenter les « racisés » semblent davantage en lien avec la petite bourgeoisie intellectuelle, notamment universitaire. Ils n’ont évidemment pas les mêmes intérêts ni les mêmes problèmes que leurs pères qui peut-être travaillaient chez Talbot ? D’où l’importance accordée à la question identitaire. Du mouvement social, ils sont passés au « sociétal ». Qu’est-ce qui a changé ?

F. G. : Avec la restructuration du capital, l’État se désengage de plus en plus du domaine social et n’a plus grand chose à proposer aux travailleurs issus de l’immigration, si ce n’est reconnaître, mais pas seulement auprès d’eux, des identités particulières et jouer là-dessus afin de maintenir une paix sociale, notamment dans les quartiers les plus pauvres : il y eut la politique des « grands frères », et maintenant, depuis quelques années, des associations de confession musulmane, parfois salafistes, prennent le relais en matière d’aide sociale. Dans un contexte d’austérité et de reflux des luttes de travailleurs, la question identitaire gagne du terrain. Les militants racialistes entendent représenter ceux qui sont issus de l’immigration, toutes classes confondues, en les assignant à une identité commune ; cela s’explique aussi par la façon dont a été orientée depuis les années 1980 la lutte antiraciste, qui s’est complètement débarrassée de la question de classe en proclamant des catégories (le fameux slogan de SOS racisme « blanc, black, beur ») et en enfermant les « blacks-beurs » dans un statut de victimes. Les représentants autoproclamés des « racisés » des quartiers populaires entendent bien maintenir le rapport capital-travail, il n’y a qu’à voir, par exemple, les propositions économiques du PIR, qui sont très réformistes. En tant qu’expression de la petite bourgeoisie de gauche, ils tentent, dans une perspective identitariste, d’encadrer les couches populaires issues de l’immigration, et divisent ainsi le prolétariat.

Le retour de la question de la « race » est assez nouveau. A-t-on affaire à un courant très minoritaire, ou à une tendance en train de se développer dans la société ?

A. P.-N. : La question théorique de la « race » telle qu’elle a été inoculée par les universitaires étasuniens à leurs homologues français s’intègre dans le triptyque de la théorie dite de « l’intersectionnalité » (classe/genre/race), laquelle, me semble-t-il, reste circonscrite dans son pré carré. Mais la « racialisation » des rapports sociaux commence à transformer le paysage français, les injonctions au communautarisme pleuvent de l’extrême gauche à l’extrême droite, chacun va peut-être un jour se trouver sommé d’afficher la communauté à laquelle il appartient. En attendant, on en cause à la télé et sur les réseaux soi-disant « sociaux », donc forcément au boulot, au bistrot, au marché ou à la plage.

Néanmoins on ne peut nier qu’il existe en France un rejet de l’islam et qu’il masque, plus ou moins, un racisme bien plus classique que subissent les prolétaires en fonction de la couleur de leur peau. On voit ce qu’ont donné des dizaines d’années de lutte antiraciste. Est-ce qu’on peut pour autant, aujourd’hui, se contenter de proclamer que la lutte des classes est la seule réponse valable contre le racisme ? Que faire ?

A. P.-N. : Là c’est vous qui faites un amalgame. Il y a effectivement en France du racisme et de la xénophobie, et ce depuis bien longtemps ; les Français n’ont pas attendu « l’islamophobie » pour critiquer, railler et parfois attaquer « ces étrangers qui viennent manger notre pain et prendre notre travail », alors « qu’ils ne sont pas comme nous autres ». Quant au rejet de l’islam, il peut se manifester pour toutes sortes de raisons et avec toutes sortes d’argumentations. Les pires sont bien sûr celles de l’extrême droite, que je ne vais pas vous rappeler ici, et elles sont effectivement racistes. Mais est-ce du « rejet de l’islam » que d’exprimer son malaise face à cette mode du voile chez les jeunes femmes, ou lorsqu’un islamiste en tenue se lève parce qu’une femme s’est assise à côté de lui dans le métro ? Est-ce un rejet de la religion juive que d’éprouver aussi ce malaise face aux juives orthodoxes en perruque et vêtements couvrants et aux hommes en chapeau noir ? Certainement oui, mais cela n’a pas forcément à voir avec du racisme ou de l’antisémitisme.

F. G. et A. P.-N. : Concernant la lutte antiraciste, rappelons que les anarchistes et communistes de gauche ont tout intérêt à refuser de participer aux fronts communs hétéroclites et interclassistes qui se constituent comme ceux sur l’antifascisme ou l’antiracisme. Il y a assez d’exemples historiques (la guerre d’Espagne, les révolutions russe ou iranienne, la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale… mais aussi SOS Racisme) qui montrent que les nôtres y ont à chaque fois été trompés et trahis (quand ils n’ont pas été exécutés) par leurs alliés même.

Alors, oui, la lutte des classes est la seule façon de lutter contre les discriminations. Et toutes les résistances et les combats que nous pouvons mener contre ces discriminations, même au coup par coup, s’inscrivent dans cette lutte dès lors qu’ils sont menés à partir d’une position de classe claire et déterminée, celle qui pose l’exploitation comme partagée par tous les prolétaires, quels que soient leur origine, leur genre, leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau.
 
     
   
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    La réponse des antiracistes aux anti-racialistes 2017-04-30 23:55    
  En finir avec une imposture intellectuelle

« En dehors du fait que l’émergence d’un antiracisme politique constitue une menace pour la stabilité des rapports raciaux au sein du gauchisme , cette émergence a aussi fait de ce sujet une thématique politique incontournable. Il faut donc s’y positionner le plus rapidement possible, quitte à donner la parole à n’importe qui, quitte à ce qu’il dise n’importe quoi, et d’ailleurs tant mieux : plus c’est polémique et plus ça buzze.

On a donc pu voir une partie des milieux libertaires se mettre à discuter le plus sérieusement du monde des racialisateurs, sur la base de textes écrits par des personnes parfaitement ignorantes du sujet, au mépris de tout le travail déjà réalisé par des personnes concernées et des antiracistes sérieux.

On surfe ainsi sur l’effet de mode pour produire du bavardage dans lequel on ne dit rien parce que le but n’est pas d’élaborer une méthode, ni même de produire un contenu, mais d’occuper une place. »

Blog Mignon chaton, article « Pour en finir avec le terme « racialisateur »

Introduction

Si pendant près de dix ans, l’extrême-gauche, les anarchistes et les autonomes ont évolué en parallèle du développement de l’antiracisme politique, nous observons que des cultures politiques différentes se sont rencontrées récemment dans le cadre de la dénonciation de l’état d’urgence et de l’islamophobie, et que les convergences sont maintenant fréquentes dans la lutte contre les crimes policiers.

Le succès de la marche du 19 mars - qui, selon les organisateurs, a rassemblé plus de 20 000 manifestants contre le racisme et les violences policières malgré le silence des médias dominants - est l’un des signes du rapprochement entre différentes réalités militantes, et de la prise en compte croissante du racisme d’État par ceux qui ne le subissent pas directement. Le contenu de l’appel a participé à cette convergence. En effet, celui-ci mentionnait les crimes policiers, les rafles de migrants, la prise pour cible des musulmans dans le cadre de l’état d’urgence, la persécution par la police des noirs, des arabes et des rroms, mais aussi la répression du mouvement contre la loi travail et les attaques contre ceux qui soutiennent la ZAD, ce qui fut interprété par beaucoup d’entre nous comme une main tendue.

C’est en parallèle de ces rapprochements, et probablement en réaction, qu’une poignée de militants a mis en place une campagne de dénigrement de l’antiracisme politique, sur fond de négation du racisme structurel. Ainsi, nous avons pu, ces derniers mois, voir circuler à Rennes un pamphlet intitulé La race comme si vous y étiez ! signé des « amis de Juliette et du Printemps ». La cible de cet ouvrage n’est autre que l’antiracisme politique, ici renommé « racialisme ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, la thèse centrale de l’ouvrage consiste à affirmer que l’antiracisme serait « racialiste » quand il ne se limite pas à l’affirmation que « les races n’existent pas » mais qu’il prend en compte les effets du racisme, la racialisation des rapports sociaux et les différentes assignations qui en découlent.

Si le Parti des Indigènes de la République (PIR) et Houria Bouteldja, sa porte-parole, sont les principales cibles du livre, ses rédacteurs ne cachent pas leur opposition à tous ceux qui « considèrent qu’ils n’ont rien à voir avec le PIR mais s’appliquent à en utiliser les catégories et la novlangue » (page 216). Comme le disent eux-mêmes les rédacteurs de La race comme si vous y étiez, « au delà des outrances de l’égérie du PIR, c’est bien aussi à l’ensemble de ces milieux qui lui servent de près ou de loin de caisse de résonance que ce livre entend s’opposer » (pages 218-219), le principal reproche fait à « ces milieux » étant la reprise du concept de « race » pour penser les rapports sociaux liés au racisme structurel et au continuum colonial en France.

Dans la même dynamique, dans le contexte de l’appel à la marche du 19 mars pour la justice et la dignité, une publication de 4 pages intitulée « Contre le racisme, contre l’État, sa police et sa justice » fut diffusée à Rennes dans un rassemblement de soutien à cette manifestation, et utilisée à l’université Rennes 2 pour recouvrir les affiches de la marche pour la justice et la dignité. Si le titre de ce texte proclame la nécessité de lutter « contre le racisme », nous observons que le seul propos de ses auteurs, qui signent « Communistes tant qu’il le faudra, pour la fédération des comités « la vérité? ?! : la justice nique sa mère » » consiste en un dénigrement des collectifs « Vérité et Justice », et de l’antiracisme politique. Selon ces quelques militants, que l’on a connus mieux inspirés à une époque pas si lointaine, l’antiracisme politique serait à combattre, puisqu’il serait « racialiste » d’analyser les rapports sociaux liés au racisme. Par ailleurs, pour ces personnes que nous avions considérées comme des camarades de lutte, toute prise en compte de l’expérience du racisme dans la constitution des subjectivités devrait être dénoncée comme « ethno-différentialiste ».

Si beaucoup de personnes investies dans les luttes à Rennes, dont nous, ont jusqu’alors opté pour un silence méprisant à propos de ces campagnes de dénigrement qui masquent mal une ignorance réelle de ce que sont les rapports sociaux liés au racisme, le caractère de plus en plus public de ces discours nous pousse à exposer le plus précisément possible les ressorts argumentatifs utilisés par ceux se définissant comme « antiracialistes » ou « antiracialisateurs », en espérant mettre un point final à leurs élucubrations.

Si les discussions stratégiques ou les débats relatifs à telle ou telle position d’un collectif antiraciste sont légitimes, nous verrons, en relisant les écrits et en analysant les arguments développés par les pourfendeurs de l’antiracisme, que la lutte contre un soi-disant « racialisme » découle d’une sous-estimation des effets du racisme et du colonialisme. Aussi, nous verrons en quoi la diabolisation de l’antiracisme politique et la référence à une vision fantasmée du marxisme (réduit à la seule lutte de classe, laquelle serait menée par une classe ouvrière qui risquerait d’être « divisée » pour peu qu’on en souligne l’hétérogénéité) masque mal une absence d’analyse de stratégie.

 https://expansive.info/Non-l-antiracisme-politique-n-est-pas-racialiste-395
 
  Pas de fachos sur Indymedia  
    - 2017-05-02 00:03    
  publier un copié/collé long comme le bras sans rapport avec l'interview = trollage  
  -  
    Enfumage raciste 2017-05-07 09:20    
  Il n’est pas de pire sourd que celui qui ne veut rien entendre

Ces procès d’intention contre les anti-racistes, donc les anti-islamophobes, c’est le fonds de commerce des suprémacistes qui non seulement ne font rien contre le racisme, mais qui voudraient empêcher les autres de le faire.

Aucun argument nouveau n’est avancé et aucune réponse n’est faite aux antiracistes qui prétendent soutenir les racialisé-e-s sans leur demander au préalable de se justifier sur leurs idées politiques ou religieuses et de s’aligner sur leur idéologie laïque d’Etat.

C’est un monologue obsessionnel, où par exemple les positions libertaires contre l’islamophobie sont tout simplement niées, et ramenées à un soutien de la religion et traitées de « racialistes ». A partir du moment où aucun débat n’est possible et où les soi-disant discussions se résument à des procès dans le style de La Discordia, la seule chose à faire, c’est de présenter nos positions, quitte à se répéter, et laisser les obsédés de l’islam se fatiguer avec leurs phobies. Ce qui serait grave, c’est qu’on puisse penser qu’ils représentent la pensée libertaire. Heureusement, ce n’est pas le cas, les libertaires se sont exprimés clairement sur ce point :

« Depuis 10 ans et la première loi anti-voile, se propagent sur les plateaux télévisés et dans plusieurs organes de presse des propos qui heurtent les militant-e-s libertaires que nous sommes. Nous, libertaires contre l’islamophobie, sommes souvent aussi engagé-e-s sur le terrain des luttes antiracistes, des luttes des quartiers populaires, contre les crimes et violences policières, dans la solidarité avec la Palestine, ou encore dans le combat féministe radical…

En effet, les luttes concernant directement certaines populations, les « damnés de l’intérieur » selon l’expression du sociologue Mathieu Rigouste, sont trop souvent sous-estimées. La peur de l’islam, les discours sur les échecs de l’intégration, la mobilisation de la rhétorique islamophobe est devenue l’arme ultime permettant de justifier la politique xénophobe, répressive, inégalitaire ainsi que les discriminations ou encore les guerres impérialistes. A cette offensive, nous devons opposer une résistance totale et ne pas nous couper des premier-e-s visé-e-s.

C’est pourquoi des militant-e-s libertaires, détaché-e-s des préjugés qui parasitent les milieux de gauche et conscient-e-s de l’enjeu central que représente la lutte contre l’islamophobie, ont décidé à l’automne 2012, suite à la Une islamophobe de Charlie Hebdo et aux débats internes au sein de l’anarchosphère après le chahutage de Caroline Fourest à la Fête de l’Humanité, de rédiger un appel : « Libertaire et sans concession contre l’islamophobie » (1). C’est également dans cet esprit que nous avons décidé d’apparaître le 15 mars dernier au rassemblement initié par le Collectif Féministe Pour l’Égalité. Au-delà de l’impératif d’une opposition large à ces offensives racistes ciblant spécifiquement les musulman-e-s, la motivation de cette apparition était de porter clairement deux messages :
- Une parole politique libertaire forte contre l’islamophobie et pour la construction d’une riposte antiraciste large, afin d’unir toutes les victimes du racisme d’état (sans-papiers, immigré-e-s, français-e-s issue-s de la colonisation, roms, noir-e-s, arabes, musulman-e-s, asiatiques…) sans en laisser sur le bord de la route !

– Un refus de l’utilisation de nos arguments libertaires pour légitimer l’islamophobie, une façon de dire : Pas en notre nom !
Noyée dans un fatras d’arguments pseudo-laïques, pseudo-féministes, pseudo-progressistes avancés par des personnalités telles Michel Onfray ou l’équipe de Charlie Hebdo, émerge aussi parfois de leur discours l’auto-affirmation de leur sensibilité libertaire, en réalité l’usage d’un lexique libertaire se réclamant du combat antireligieux des anarchistes, de l’impertinence, la provocation, la liberté d’expression, etc. Quelle qu’en soit la forme, le rapprochement entre l’islamophobie de ces individus et nos convictions libertaires nous est intolérable. D’autant que cette tendance traverse également notre courant politique. » […]

 https://quartierslibres.wordpress.com/2014/07/25/pas-dislamophobie-au-nom-des-idees-libertaires/

Libertaires contre l’islamophobie - Tract du 17 avril 2016

« Depuis le début des fortes mobilisations contre le projet de loi travail Valls-El Khomri, voilà que le voile réapparait subitement dans le débat médiatique et politique, (propos de Rossignol sur la mode islamique, propos de Valls proposant l’interdiction du voile à l’université). Une nouvelle fois, les sorties islamophobes des responsables politiques, systématiquement relayées par les grands médias, font offices d’écrans de fumée permettant d’occulter les questions réellement importantes (casse du code du travail et hypothèque de notre avenir, affaire Panama Papers, violences policières,…). Tous ces sujets deviennent inaudibles, le problème devient le méchant voile ! On constate donc que le racisme n’est pas une question indépendante qui n’aurait pas de rapport avec la mobilisation actuelle, au contraire, il nous concerne tous plus que jamais.

L’islamophobie s’est installée en France, comme instrument de pouvoir visant à stigmatiser les musulman-e-s, souvent à travers la figure de l’arabe et du noir issus des quartiers populaires. L’islamophobie est le racisme qui vise le rejet des personnes de confession musulmane ou perçues comme telles. Ce racisme joue sur la peur d’une fantasmée « islamisation de la France », et pour ces raisons, son expression peut aller de la xénophobie classique jusqu’à un rejet qui se cache, consciemment ou inconsciemment, derrière la défense de la laïcité et la critique de la religion. L’islamophobie s’est matérialisée en France, sur les plans juridique et institutionnel autour des affaires de voile (débat et de la loi de 2004 visant le foulard à l’école, 299 et lois visant le nikab, circulaire Châtel visant les mères voilées accompagnatrices de sortie scolaire).

Nous, militant-e-s libertaires, anticapitalistes, décoloniaux, internationalistes, luttons contre toutes formes de dominations d’Etat, contre le sexisme, pour une société autogérée, solidaire et égalitaire et considérons que la lutte radicale contre l’islamophobie d’Etat constitue dans la période actuelle un enjeu majeur :

– car il s’agit de la construction d’un racisme respectable, qui depuis 30 ans vise à remettre à la place d’ »invisible » et de « subalternes » celles et ceux qui parmi nous, français-e-s issu-e-s de la colonisation, immigré-e-s et plus généralement les habitant-e-s des quartiers populaires racisé-e-s, chaque fois qu’il nous vient l’idée de nous révolter, de réclamer l’égalité et la justice. Pour ces raisons nous combattons également les injonctions à l’intégration-assimilation qui accompagnent l’islamophobie et toute autre forme de racisme.

– car l’islamophobie justifie la xénophobie, la chasse aux sans-papiers et aux réfugié-e-s (avec l’argument selon lequel il faudrait stopper l’immigration qui « islamiserait la France »). Au nom de la lutte contre le terrorisme on justifie la répression, le recul des libertés (Etat d’urgence actuel) on justifie les violences policières et on justifie également les guerres impérialistes (depuis 15 ans : Afghanistan, Irak, Mali, Syrie, Libye etc.), dont les vrais motifs, nous le savons, sont économiques et stratégiques (pétrole, gaz, uranium). On justifie également le soutient à l’apartheid israélien (Israël perçu comme rempart du monde libre face aux « barbares musulman-e-s »), à l’instar de la pensée du projet sioniste.

– car l’islamophobie crée et justifie des discriminations (légales, comme les lois visant les femmes voilées, et illégales, comme le délit de faciès en direction des musulman-e-s) qui soumettent toujours davantage à la précarité les travailleurs et travailleuses des quartiers populaires, contraint-e-s au déclassement professionnel par peur du chômage, et ceci pour le plus grand plaisir du patronat.

– car l’islamophobie touche avant tout les femmes en termes de violences et d’agressions. Les lois anti-voile répriment et excluent des femmes, stigmatisent et infériorisent les femmes voilées en les présentant à la fois comme victimes et coupables.On leur refuse ainsi toute parole politique, l’islamophobie a donc une très forte dimension sexiste.

– car l’islamophobie favorise la montée de l’extrême droite et de tous les courants réactionnaires, tandis que le « deux poids deux mesures » entretenu par Valls entre islamophobie et antisémitisme favorise la montée de ce dernier notamment en suscitant une forme d’hostilité intercommunautaire, qui nourrie les courants réactionnaires et complotistes divers qui n’hésitent pas à exploiter ce vieux fond de commerce qu’est l’antisémitisme.

– enfin, car comme tous les racismes, l’islamophobie divise les travailleurs et travailleuses que l’on oppose à celle et ceux des classes populaires au profit du patronat (diviser les travailleurs et travailleuses en fonction de l’origine, la couleur ou la religion et unir le patron et le travailleur blanc ou la travailleuse blanche contre l’autre, l’immigré-e, les non blanc-he-s, musulman-e-s désigné-e-s comme bouc-émissaires). Elle divise aussi les immigré-e-s, les habitant-e-s des quartiers et même les musulman-e-s entre elles/eux, mais divise également et oppose les femmes entre elles. Or pour combattre toutes les dominations, pour réclamer la justice, il faut s’unir !

Nous, militant-e-s libertaires, constatons que l’ensemble de la classe politique est traversée par l’islamophobie (au nom d’une soi-disant laïcité), y compris dans le mouvement social, l’extrême gauche et le mouvement libertaire (au nom d’un athéisme fourvoyé), et pour ces raisons nous décidons de nous engager radicalement contre l’islamophobie, de favoriser et d’accompagner l’engagement des premier(ère)s concerné-e-s et visé-e-s par ce racisme, et nous unir quelque soit nos origines sociales, raciales ou de genre , croyant-e-s et non croyant-e-s, voilées et non voilées, afin de construire la solidarité populaire dont nous avons besoin en ces temps de régression sociale et de durcissement sécuritaire, mais également afin de porter haut et fort nos aspirations communes en vu de l’émergence d’une société solidaire, égalitaire et libertaire. »

 http://www.bboykonsian.com/Libertaires-contre-l-islamophobie-Tract-du-17-avril-2016_a3452.html

Ce que les libertaires attendent, c’est une réponse à ces positions précises, et non des procès d’intention sur leurs rapports avec la religion ou le « racialisme » des antiracistes non-blancs.
 
  Ramoneur  
    . 2017-05-07 09:32    
  -- --- publier un copié/collé long comme le bras sans rapport avec l'interview = trollage  
  .  
    Non, l’antiracisme politique n’est pas "racialiste" ! 2017-05-25 22:24    
  […]

Sans avancer un seul argument pour remettre en cause le constat de la persistance de rapports coloniaux, ou simplement tenter d’invalider une analyse de l’influence des guerres coloniales dans l’histoire de la République, les « amis de Juliette et du Printemps » reprochent par exemple à la Maison de la Grève d’avoir rappelé lors d’un séminaire intitulé Contre l’état d’urgence, penser l’état du monde que le premier vote de l’état d’urgence (en 1954) était lié à la situation en Algérie (page 109). A propos du PIR, on apprend aussi qu’exiger la reconnaissance des crimes du colonialisme par l’État français serait une erreur car … « nous ne savons pas ce qu’est la France, concrètement » (page 74). En outre, les personnes qui, comme Houria Bouteldja, considèrent le soutien des porteurs de valise aux militants du FLN comme un exemple d’« amour révolutionnaire » se voient reprocher de « continuer à jouer de la fascination anti-impérialiste, à faire encore miroiter les vieux mirages d’un peuple en lutte derrière quelques combattants courageux. » (page 125), sans que nous ne comprenions en quoi les Algériens qui se sont opposés en masse au colonialisme ne constituaient pas « un peuple en lutte ».

Aussi, les développements sur la cause palestinienne sont éclairants quant au peu d’attention portée par les « amis de Juliette et du Printemps » à la question coloniale. Reprenant la propagande de l’État israélien, il est ainsi écrit dans La race comme si vous y étiez ! que les accords signés à Camp David entre les pouvoirs israélien et égyptien pour liquider le soutien à la résistance palestinienne avaient permis d’ « entrevoir des perspectives de paix (vite oubliées) dans le conflit israélo-arabe », les accords étant uniquement « impopulaires dans les cercles de pouvoir panarabes ou islamistes » (pages 168-169) et non, par exemple, dans les rues de Palestine ou des camps de réfugiés. De plus, si la deuxième intifada est critiquée car définie comme « religieuse », la révolte en cours en Palestine que certains nomment « troisième intifada » est dénoncée comme « raciale », et les membres de l’Union Juive Française pour la Paix seraient « de bons gros antisémites » (page 30) car ils la soutiennent.

Alors que les Palestiniens qui se révoltent sont décrits comme guidés par un projet « religieux » et « racial », un seul passage, pour le moins ambigu, concerne le sionisme, mouvement nationaliste qui a colonisé la Palestine, expulsé une partie de ses habitants, et dont se revendique le gouvernement israélien qui instaure l’apartheid dans les territoires occupés. Si les rédacteurs de La race comme si vous y étiez ! reconnaissent que « les spécificités du projet sioniste et des migrations qu’il a provoquées sont indéniables, et cela peut à bon droit poser problème à des internationalistes ou à des diasporistes », c’est aussitôt pour se demander, à propos de Houria Bouteldja « quel est le problème pour une nationaliste, admirant le président d’Iran, pro-palestinienne et ne parlant que de l’Algérie ? » (page 159). Sous-entendre qu’être « pro-palestinienne » est un élément disqualifiant et considérer que les Palestiniens ne font pas partie des personnes à qui le mouvement sioniste peut « poser problème » en dit long sur le type d’ « internationalisme » auquel se référent les « amis de Juliette et du Printemps » ...

Aussi, nous pouvons lire que les membres du collectif Juives et Juifs révolutionnaires sont considérés comme antisémites car, en plus d’avoir défilé à la première marche de la dignité, ils ont scandé « Derrière le sionisme se cache le capital ! » (page 59). Rappelons que le sionisme, mouvement colonial, est apparu au XIXème siècle dans le contexte du développement des États-nations et est aujourd’hui soutenu par tous les États occidentaux. S’il n’y a pas, contrairement à ce que disent les antisémites, de « complot sioniste mondial », ni de « France des droits de l’homme effrayée par le lobby juif », il y a au contraire un ensemble d’entreprises, d’institutions et d’États qui tirent profit de la colonisation, de la confiscation des ressources naturelles et des ventes d’armes. En accusant d’antisémitisme ceux qui établissent un lien entre le capitalisme et la colonisation menée par Israël, les « amis de Juliette et du printemps » montrent ici leur peu de cas de l’histoire du colonialisme et de son lien avec le capitalisme.

Cette négation des effets comme des causes du colonialisme est bien sûr en lien avec la négation du racisme colonial ou post-colonial. Dans les deux seules pages du livre portant sur la situation des maghrébins et français d’origine maghrébine, l’existence d’un « « racisme d’État » systémique » contre ces derniers est tout bonnement niée, les rédacteurs de l’ouvrage se bornant à affirmer qu’on « ne les rencontrera pas » « dans les boulots payés en deçà des normes » (page 131) et que « nombreux sont ceux qui ont déserté les barres HLM » (page 132). Ces affirmations approximatives masquent mal une volonté d’ignorer que nombre de cités HLM ont été construites pour entasser les travailleurs immigrés et que leurs descendants sont, encore aujourd’hui, souvent aux prises avec une gestion coloniale de ces quartiers. Le comble de l’indécence vient quelques lignes plus loin, quand les seules discriminations que les « amis de Juliette et du Printemps » admettent sont celles vécues par « la middle-class et la bourgeoisie un peu trop basanée » qui « rencontrent plus d’obstacles pour parvenir », avant d’ajouter, « mais est-ce vraiment notre problème » (page 132) ...

Si les auteurs de ces textes dénigrant l’antiracisme et niant la structuration raciste des rapports sociaux se disent marxistes, nous constatons qu’ils ne disent absolument rien des rapports de production et qu’ils s’enferment dans une vision homogénéisante et figée des classes sociales. Des analyses marxistes, comme celles publiées sur le blog Carbure, ont pourtant pour sujet la subdivision raciste des classes sociales : « Le rapport de classes en France s’est construit sur l’attribution des travaux les moins qualifiés à une main-d’œuvre issue des anciennes colonies, afin de permettre, dans une division du travail qui allait en se complexifiant, la qualification d’une grande partie de la classe ouvrière sans pour autant faire exploser les salaires. Cette division est devenue structurelle, c’est-à-dire « naturelle ». La classe moyenne française s’est elle-même construite sur cette division ethnique du travail, qui arrangeait (presque) tout le monde : c’était les Trente (presque) glorieuses. Avec la restructuration des années 1970-80, le démantèlement des grands centres ouvriers, et le développement des « villes nouvelles », cette assignation raciale de la partie la plus exploitée du prolétariat s’est redoublée d’une assignation géographique, tandis que le chômage de masse devenait structurel. La classe ouvrière blanche, les ouvriers en « blanc de travail » (ouvriers qualifiés, maîtrise), ont alors progressivement abandonné les cités aux ouvriers racisés et à leurs familles, jusqu’à ce que le travail tel qu’on l’avait connu disparaisse tout à fait. »

La négation du racisme d’État et des divisions qu’il opère au sein des classes populaires en France les conduit à ignorer la sophistication des formes que prend désormais le racisme ; et les manières dont l’antiracisme politique va se structurer en réaction. Ainsi, « les Amis de Juliette et du printemps » considèrent qu’à travers « les luttes contre la dite « islamophobie » (…) il s’agit de défendre une identité religieuse plutôt que de lutter contre un quelconque racisme » (page 88) et que cette lutte « se positionne ainsi dans un horizon absolument réactionnaire et défend les plus conservateurs de l’islam politique » (page 191). Si l’argumentaire est digne de Caroline Fourest, il se positionne par ailleurs dans la continuité des mythes que la polémiste a contribué à construire.

En effet, l’idée selon laquelle le terme « islamophobie » aurait été crée par des mollahs iraniens pour empêcher toute critique de la religion musulmane a été popularisée par Manuel Valls qui reprenait des propos de Caroline Fourest et Pascal Bruckner. A contrario des constructions de ce qu’ils nomment les « islamophobes de plume », les sociologues Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat, auteurs de l’ouvrage Islamophobie, comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » rappellent que s’il existait une « archive antimusulmane » dans l’Europe chrétienne du VIIème siècle, le terme « islamophobie » apparaît pour la première fois en 1910, dans le contexte colonial, sous la plume « d’ethnologues - administrateurs » français. Présentant son ouvrage dans une interview au site Rue 89, Marwann Mohamed explique ainsi que « ces spécialistes de l’islam ouest-africain ont inventé le terme pour dénoncer une frange de l’administration coloniale qui affiche ouvertement son hostilité à l’encontre des musulmans et de la religion musulmane. Ce qui, selon eux, tend à fragiliser la domination coloniale française. » Ironiquement, loin d’être le fait « des plus conservateurs de l’islam politique », le terme vient donc… des colons français souhaitant maintenir le pouvoir colonial.

De plus, Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat montrent que l’islamophobie contemporaine s’affirme en France au début des années 1980 dans le contexte des grèves à PSA en 1982-1983 que Gaston Deferre va dénoncer comme « des grèves saintes, d’intégristes, de musulmans, de chiites ». A partir de ce moment, médias et politiques vont construire « un problème musulman », basculant ainsi du « problème de l’immigration » à celui de l’Islam. Les amateurs d’archives ne sont pas sans ignorer que les années 1980 sont aussi celles qui voient les banlieues lyonnaises s’enflammer contre le racisme des flics, mais aussi celles d’une première structuration du mouvement antiraciste. Basculer du « problème de l’immigration » au « problème religieux » va ainsi permettre - en réaction à la dénonciation morale du racisme - de créer un « racisme acceptable » pour reprendre les mots de Saïd Bouamama et Pierre Tévanian, et de maintenir, sous un discours différent, la domination sur les sujets post-coloniaux. Comme l’écrivent Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat, la surenchère médiatique et politique s’appuie « pour beaucoup sur les grilles de lecture policières, selon lesquelles les pratiques religieuses musulmanes (…) peuvent constituer des indices du « communautarisme » et de la « radicalisation » politique des musulmans. (...) Une pratique religieuse devient, dans le sens commun médiatique, une pratique politique menaçante. »

Les effets de l’islamophobie vont s’accentuer après les attentats du 11 septembre 2001, justifiant des mesures spéciales rappelant certaines dispositions prises par le pouvoir colonial en Algérie. La loi de 2004 contre le voile à l’école semble en effet faire cruellement écho aux cérémonies de dévoilement des femmes algériennes dans les années 1930. Dans L’an V de la révolution algérienne, Fanon souligne ainsi « que ce voile, élément parmi d’autres de l’ensemble vestimentaire traditionnel algérien va devenir l’enjeu d’une bataille grandiose, à l’occasion de laquelle les forces d’occupation mobiliseront leurs ressources les plus puissantes et les plus diverses et où le colonisé déploiera une force étonnante d’inertie » Dans ce contexte de continuum colonial, rien d’étonnant à ce que l’antiracisme politique en France se saisisse avec virulence de la lutte contre l’islamophobie, puisqu’elle est une des formes les plus visibles et les plus manifestes du racisme d’État.

En outre, dans le contexte français, après les assassinats des dessinateurs de Charlie Hebdo et le massacre des clients de l’HyperCasher, après l’attaque du Bataclan, l’islamophobie ambiante s’est affirmée de manière virulente. Dans le cadre de l’état d’urgence, c’est toute la population considérée comme musulmane qui a été construite en ennemie de l’intérieur. La majorité des perquisitions et arrestations préventives ont concerné des musulmans. Dans ce contexte, affirmer que le PIR donne « un consentement mou aux attentats » (page 71), et ce en dépit de toutes leurs déclarations à ce sujet, c’est s’inscrire entièrement dans la logique islamophobe et guerrière supposant que toute personne qui lutte contre l’islamophobie et dénonce les guerres occidentales au Moyen-orient consent implicitement aux massacres de l’État islamique.

Dans leur logique de dénonciation de la lutte contre l’islamophobie, « les amis de Juliette et du printemps » en arrivent à la considérer comme un « assujettissement à la religion des autres » (page 109-110), comme ils l’écrivent à propos de la Maison de la Gréve, dont le tort est d’avoir invité Thomas Deltombe à exposer ses analyses de la construction du phénomène. Il est pourtant difficile de nier, surtout quand on prétend incarner une radicalité opposée à la police et à la justice, que les conséquences de l’état d’urgence se sont principalement faites sentir sur les musulmans, entre assignations à résidence et perquisitions de mosquées… Thomas Deltombe souligne en effet à quel point la construction médiatique d’un « Islam imaginaire » a construit le mythe d’un « ennemi de l’intérieur », qui subit de plein fouet « la lutte contre le terrorisme » et dont la justification médiatique n’est pas sans rappeler l’imagerie antisémite européenne des XIXème et XXème siècle.

Loin de reconnaître les liens évidents qui unissent l’islamophobie contemporaine et l’antisémitisme européen, les rédacteurs de l’opuscule préfèrent affirmer qu’il y a des « bons gros antisémites à l’UJFP [Union Juive Française pour la Paix] » (pages 58-59), à qui ils reprochent de faire ce lien. Pourtant, comme le rappelle Edward Saïd dans Réflexions sur l’exil, antisémitisme et islamophobie sont issus de la même archive coloniale : « auparavant les orientalistes européens et chrétiens étaient ceux qui fournissaient à la culture européenne des arguments pour coloniser et supprimer l’Islam, ainsi que pour mépriser les Juifs ». Ironie de l’Histoire, nous constatons aujourd’hui un soutien à la politique coloniale israélienne par une extrême-droite historiquement antisémite, ainsi que l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme dans des discours gouvernementaux réduisant le phénomène à « l’antisémitisme des banlieues ».

N’en déplaise aux « amis de Juliette et du printemps », pour qui le « philosémitisme » est simplement « le fait de ne pas détester les juifs » (page 154), cette notion, initialement popularisée dans les milieux antiracistes en France par Daniel Bensaid, Rudolf Bkouche et Ivan Segré, désigne l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme à des fins racistes. En essentialisant les juifs et en tentant de leur assigner un rôle de défense de l’Occident, le philosémitisme est, comme le rappelle l’Union Juive Française pour la Paix, « une forme d’antisémitisme ». Par conséquent, toute prise de position réellement antiraciste doit s’attacher à articuler ensemble luttes contre l’antisémitisme et contre l’islamophobie, au lieu de jouer le jeu du racisme d’État en accusant d’antisémitisme les militants de l’antiracisme politique.

Enfin, le dénigrement par les « amis de Juliette et du Printemps » de l’identité politique décoloniale est une autre preuve de leur ignorance. Les rédacteurs de La race comme si vous y étiez ! affirment en effet qu’il s’agirait d’« une identité politique anhistorique, décontextualisée, à la prétention millénaire. » (page 124), et que, pour ceux qui s’en réclament, « l’histoire du monde tient en deux dates : 1492 et 1830. Le point de vue “décolonial” – le terme “décolonial” remplace “anticolonialiste”, ou même “révolutionnaire” d’ailleurs, et ouvre une identité politique permanente, décontextualisée –, ne voit l’histoire du monde que depuis le prisme de l’histoire des relations franco-algériennes » (page 20). Pourtant, comme l’explique la militante libertaire Irène Pereira sur le site Grand angle : « le décolonial n’a guère à voir avec les relations franco-algérienne car il s’agit à la base d’un courant de pensée latino-américain (d’où la référence à 1492). Une autre idée fausse que l’on trouve dans les milieux libertaires, c’est que ces théories seraient postmodernes et s’opposeraient à une approche matérialiste. En ce qui concerne la pensée décoloniale, elle a à l’origine plus à voir avec la théorie de la dépendance et la philosophie de la libération, qui sont des courants latino-américains, qu’avec les théories postmodernes. De même, les origines de la théorie de l’intersectionnalité se trouvent plutôt dans les courants féministes noirs américains que dans le postmodernisme. La réception en France s’est faite en particulier via des réseaux issus du féminisme matérialiste. Une autre simplification que l’on trouve consiste dans une réduction du queer aux approches postmodernes par opposition au matérialisme. Mais une telle conception est nettement contestable dans le queer of color qui a eu impact non négligeable sur le mouvement Black Lives Matter. »

 https://expansive.info/Non-l-antiracisme-politique-n-est-pas-racialiste-395
 
  anticon  
    ! 2017-06-04 20:22    
  les ptits bourges s'amusent ! :)  
  nice  
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