Combattre l’oppression : point de vue marxiste sur féminisme
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  06-03-2017 14:32
Auteur : Par Laura Fitzgerald ( socialisme.be )
 
 
  analyse matérialiste de l’origine et de la nature de l’oppression des femmes  
     
 

Le marxisme est une philosophie et un point de vue sur le monde qui cherche à analyser la réalité concrète à partir de faits matériels.

Bien qu’il n’était pas possible pour Marx et Engels, à eux seul, de se pencher de façon adéquate sur l’ensemble des questions liées à l’oppression (tout comme ils n’ont pas pu se pencher dans leurs écrits spécifiquement sur d’autres thèmes importants), ils ont tout de même beaucoup écrit sur l’oppression des femmes, sur l’oppression raciale – liée à l’esclavage et à l’impérialisme – et sur l’oppression des minorités nationales, comme celle de la nation irlandaise dans le cadre de l’Empire britannique.

Alors que bien souvent, le marxisme est présenté de façon réductrice par certains groupes politiques ou intellectuels qui le réduisent à un déterminisme économique simpliste, cette interprétation est complètement à l’opposé du vrai marxisme. En effet, ce sont les outils du marxisme qui nous permettent aujourd’hui de développer une analyse complexe et scientifique qui prend en compte tous les aspects d’un même problème, par exemple lorsqu’on analyse la nature et l’origine des différentes formes d’oppression qui existent au sein de la société capitaliste moderne. Ce sont aussi les outils du marxisme qui nous donnent les moyens d’organiser la lutte et finalement d’en finir avec les rapports de forces sociaux qui génèrent la victimisation, la discrimination et l’oppression.



En ce qui concerne l’oppression des femmes, Engels a apporté une contribution autant inestimable que révolutionnaire avec son ouvrage « L’Origine de la famille, de l’État et de la propriété privée ». La conclusion la plus importante de ce travail est que l’oppression des femmes, bien qu’elle existe depuis des milliers d’années, n’est pas quelque chose d’inévitable, d’immuable, ordonnée par Dieu ou découlant de la nature des hommes. Engels parle notamment de l’existence de sociétés primitives dans lesquelles les femmes sont tenues en haute estime, où les classes sociales n’existent pas, dans lesquelles tout membre est essentiel à la survie et à la prospérité du groupe tout entier. Il y décrit le lien qui existe entre l’institution de l’oppression systématique et séculaire des femmes et la société de classes. En effet, le développement de l’agriculture a permis de libérer une petite partie de la population du travail productif, qui s’est ensuite constituée en élite au sommet de la société. Petit à petit, la perpétuation de cette division du travail en classes sociales s’est retrouvée liée à la transmission de la propriété privée via la lignée mâle, qui ne pouvait être garantie que par l’assujettissement des femmes.

Ce développement tire son origine de la division genrée du travail, qui était souvent une caractéristique des sociétés de chasseurs-cueilleurs, bien que cette division n’était pas forcément hiérarchisée. Mais à partir du moment où la propriété privée (des outils, de la terre, etc.) a commencé à être transmise en suivant la lignée mâle, il est apparu nécessaire d’instaurer des contrôles sur la sexualité des femmes : c’est le modèle de famille patriarcale qui s’est imposé, car il convenait le mieux à cette fin. Contrairement donc à la théorie de la “patriarchie” anhistorique (qui fait abstraction du passé) selon laquelle les hommes auraient “naturellement” pris le pouvoir sur les femmes, les marxistes ont une vision plus positive de cette question. Ils placent ces discussions dans le contexte de la lutte pour une société socialiste, sans classes sociales. Celle-ci doit, par nature, constituer une lutte pour une société libérée de toute forme de division et ainsi faire disparaitre la base économique de l’oppression des femmes (et donc, graduellement, les expressions culturelles de cette oppression).

Lorsque Marx et Engels se sont penchés pour la première fois sur la question de la famille nucléaire sous le capitalisme, ils l’ont perçue comme un élément crucial à la transmission de la propriété privée pour la classe dominante. À l’époque de Marx, les femmes qui travaillaient dans les usines souffraient tellement de leur travail pendant leur grossesse, après l’accouchement et pendant l’allaitement, que cela nuisait à la santé et à la productivité de l’ensemble de la force de travail. Dans ces circonstances, même la classe ouvrière s’opposait à la dissolution de la famille nucléaire puisque cette institution permettait, en l’absence de toute couverture sociale, aux femmes de bénéficier du revenu de leur mari aux moments où elles étaient trop vulnérables pour pouvoir elles-mêmes travailler. Tout ceci a donc encouragé la promotion de la famille nucléaire par la classe dirigeante afin d’assurer, du point de vue des patrons, que les femmes jouent un rôle dans la reproduction et l’éducation d’une main d’œuvre vigoureuse et en bonne santé, ingrédient essentiel pour le maintien de leurs profits.

Ce rôle de “reproduction sociale” pour le capitalisme demeure une des principales bases économiques de l’oppression des femmes aujourd’hui, puisque nous voyons que de nos jours encore, sur tous les continents, ce sont les femmes qui accomplissent la grande majorité du travail domestique non payé. Ce rôle a également été utilisé par le capitalisme en tant qu’outil de contrôle social et continue à être utilisé en tant que moyen de promotion des fonctions genrées les plus arriérées tout en assurant l’assujettissement des femmes.

En Irlande, l’État capitaliste, qui reste faible, s’est reposé, dès sa fondation, sur la puissance et l’autorité de l’Église catholique. Aujourd’hui, cette alliance réactionnaire entre Église et État n’est toujours pas brisée. L’idéologie religieuse joue un rôle parfois extrême dans tout ce qui touche aux soins de santé et à la loi, comme on le voit avec l’interdiction constitutionnelle de l’avortement ou l’affirmation – même par un responsable des Nations-Unies – qu’au regard de la loi, les femmes ne sont rien de plus que des « incubateurs ». Le modèle de la famille nucléaire “traditionnelle” est cependant grandement remis en question puisqu’on voit que la majorité de la population participe en réalité à d’innombrables types d’arrangements familiaux divers et variés. Les couches les plus clairvoyantes de la classe dirigeante tolèrent cet état de fait, tant que le rôle de “reproduction sociale” par l’institution familiale est assuré. Mais avec la politique d’austérité appliquée par l’élite dirigeante à travers toute l’Europe, favorisant un démantèlement et une privatisation croissante des services publics, le poids du rôle de reproduction sociale au sein des familles empire pour les femmes et l’ensemble de la classe ouvrière.

L’entrée massive des femmes dans la force de travail a été un immense facteur de progrès, qui a contribué à élever la confiance et les attentes des femmes. Aux États-Unis, durant la période d’après-guerre, les médias et notamment la publicité ont consciemment œuvré à promouvoir le modèle de la famille nucléaire et le rôle de la femme au foyer, financièrement dépendante de son mari et qui avait la charge de nourrir la famille. Aujourd’hui, les médias et l’immense industrie du sexe misent plutôt sur l’objectification sexiste du corps féminin. Au cours des années ’50 aux États-Unis, il s’agissait d’une contre-attaque idéologique à la suite du progrès accompli par les femmes en tant que partie prenante de la force de travail au cours de la guerre. Aujourd’hui, l’objectification des femmes est un sous-produit de la soif de profits de la majeure partie de la grande industrie. Cela n’est forcément pas sans conséquence sur la position des femmes dans la société. Dans ces deux cas, malgré leurs différences, le même résultat est obtenu : la promotion d’idées sexistes qui contribuent à l’oppression et à la violence contre les femmes.

Les théories de l’identité politique

Les théories de l’“intersectionnalité” et du “privilège” (expliquées ci-dessous) peuvent être considérées comme faisant partie de toute la panoplie d’arguments qui constituent la théorie de l’“identité politique ». Cela fait à peu près vingt ans que cette théorie vit au sein d’une partie (relativement isolée) de la gauche américaine et, via les deux concepts susmentionnés qui sont aujourd’hui particulièrement populaires, parmi la nouvelle génération de militants irlandais actifs dans le mouvement pour le droit à l’avortement et dans de nombreux pays où grandit une résistance contre le sexisme sous ses diverses formes comme le sexisme médiatique, le harcèlement de rue, la violence sexuelle et conjugale. On la retrouve également régulièrement dans le mouvement LGBTQI.

La théorie de l’identité politique peut être définie comme une analyse qui considère la société comme étant composée de différents “groupes d’intérêts”. Parfois, ces groupes d’intérêts se croisent ou se chevauchent les uns les autres, mais il manque un cadre global qui permette d’analyser la société dans son ensemble. L’utilisation généralisée des réseaux sociaux, notamment par toutes celles et ceux qui veulent combattre l’inégalité et l’oppression, permet d’expliquer que, pour la plupart des femmes politisées ou actives contre le sexisme, ces théories ont déjà été vues et entendues sous une forme ou sous une autre.

Les théories de l’intersectionnalité et du privilège proviennent généralement de la “troisième vague du féminisme” (ou “postféminisme”) des années ’80 et ‘ 90. Ces mouvements se sont davantage concentrés sur la féminisation de l’élite dirigeante plutôt que sur les luttes des mouvements pour les droits des femmes. Il s’agissait ainsi d’un important recul provenant de l’illusion selon laquelle le système capitaliste serait capable d’apporter l’égalité et la liberté pour les femmes. À cette époque, la crise du capitalisme des années ’70 et ’80 avait révélé la faillite du réformisme de la direction syndicale et de la direction du Parti travailliste. Ces derniers se sont positionnés aux côtés du système, ce qui a mené à des défaites et des reculs. Cela coïncide avec l’émergence de la doctrine néolibérale du capitalisme, avec l’effondrement du stalinisme et avec l’affirmation des capitalistes selon laquelle la “fin de l’Histoire” – c’est-à-dire la fin de la lutte des classes – était arrivée.

Cette période de défaites a mené à un recul très important de la conscience de classe et de l’autorité du mouvement ouvrier. Le néolibéralisme était seul maitre à bord, que ce soit sur le plan économique ou politique. D’importantes attaques ont été menées contre les syndicats en même temps que déferlaient privatisations, contrats à court terme, emplois sous-payés, désindustrialisation et un grand panel de mesures supprimant tout obstacle au profit. C’est à cette époque également qu’est apparu le petit cousin idéologique du néolibéralisme : le postmodernisme.

Le Postmodernisme

Le postmodernisme est le rejet de tous les “grands récits”, de toute tentative de développement d’une analyse et d’un point de vue global. Selon le postmodernisme, on ne peut réellement connaitre et analyser la réalité objective dans sa totalité. Il s’agit d’une analyse de l’oppression se basant sur un idéalisme majoritairement personnel et subjectif. Bien entendu, les opinions et les expériences personnelles de tous les opprimés sont extrêmement importantes. Mais afin d’avoir un aperçu correct de la nature et des causes de l’oppression, en plus d’être à l’écoute de la voix des opprimés, il faut une analyse matérialiste des forces sociales à l’œuvre, qui sont à la source de cette oppression. Ainsi, nous avons besoin d’une vision claire, c’est-à-dire d’un programme et de méthodes justes pour lutter et parvenir à vaincre l’oppression sexiste.

Il est vrai que la plupart des courants “d’identité” rejettent consciemment le féminisme libéral ou bourgeois – c’est-à-dire un féminisme entièrement cautionné par le capitalisme, qui ne cherche à obtenir des changements que s’ils s’insèrent dans le cadre donné par ce système, qui porte surtout une attention à la féminisation de l’élite dirigeante, qui veut plus de patrons et de politiciennes femmes tout en se maintenant dans ce système de profits, qui est pourtant la cause de l’inégalité et de l’oppression. Néanmoins, cette attention portée sur le caractère individuel, voire personnel du problème – également inhérent à la politique d’identité, bien que d’une autre manière – ne remet pas en question le statu quo. Dans le rejet des “grands récits”, il n’y a aucune critique globale de la manière dont le système perpétue le racisme, le sexisme et l’homophobie.

Nancy Fraser – une intellectuelle féministe de gauche qui dénonce la manière dont le mouvement féministe est à ses yeux devenu la “bonniche du capitalisme” – déplore cette transition “identitaire”. Nancy Fraser exagère sans doute l’ampleur de la politique socialiste et de l’idée de lutte des classes dans le mouvement féministe des années ’60 et ’70 – bien qu’il soit certain que cette vision des choses ait joué un grand rôle dans ce mouvement. Néanmoins, les critiques exprimées par celle-ci sur ce qui est advenu de ce mouvement féministe sont extrêmement éclairantes :

« Tandis que la génération de ’68 espérait, entre autres, restructurer l’économie politique de sorte à abolir la division genrée du travail, les féministes qui ont succédé ont formulé d’autres buts moins matériels. Certaines cherchaient, par exemple, à obtenir une reconnaissance de la différence sexuelle, tandis que d’autres préféraient déconstruire l’opposition catégorique entre masculin et féminin. Le résultat a été un déplacement du centre de gravité du mouvement féministe. Alors qu’il se concentrait sur le travail et sur la violence, les luttes féministes aujourd’hui parlent de plus en plus d’identité et de représentation… Le tournant dans le mouvement féministe en faveur de la “reconnaissance” va clairement de pair avec l’hégémonie du néolibéralisme, qui veut avant tout faire disparaitre tout souvenir de l’idéal socialiste. » (Les Fortunes du féminisme : du capitalisme d’État à la crise néolibérale, 2013)

Nancy Fraser oppose cette approche à son propre modèle de reconnaissance / redistribution : la remise en question des aspects économiques de l’oppression des femmes et celle de ses aspects culturels (tels que le manque de reconnaissance) doivent inextricablement être liées afin de pouvoir combattre efficacement l’oppression des femmes. Pour les marxistes, cela constitue le b.a.-ba de la lutte pour l’émancipation des femmes et il est positif qu’une féministe célèbre aille dans ce sens. Prenons un exemple. En Irlande, la lutte pour les droits reproductifs ne peut pas être complète si elle se concentre uniquement sur les aspects légaux. On ne peut oublier le fait que le système des soins de santé est non seulement entre les mains de l’establishment catholique avec sa vision arriérée des femmes et de la reproduction, mais qu’il est également gravement sous-financé, ce qui fait que son personnel est clairement dépassé par le nombre de patients, causant des souffrances inutiles à celles qui accouchent dans les hôpitaux publics.

La lutte pour les droits à la reproduction doit donc être liée à la lutte pour un service public de soins de santé progressiste, laïc, moderne et totalement gratuit. Vu la faiblesse du capitalisme irlandais (celui-ci étant très fortement axé sur le néo-libéralisme à l’anglo-saxonne), la politique d’austérité actuelle, ainsi qu’une tendance continue vers un modèle privatisé des soins de santé et l’inexistence totale d’un véritable service public de ces soins pour sa population, il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire de lutter pour une alternative à ce système. Cela veut dire remettre en question la propriété privée des moyens de production et des capitaux afin de placer ces ressources au service de la population sous contrôle démocratique des travailleurs. Cela permettra de développer un service de santé public démocratique et accessible à tous.

Une approche de classe

Un enjeu important pour les théories de l’identité politique est de pouvoir définir et caractériser l’oppression et, dans le cas de l’intersectionnalité, d’analyser la manière dont les différents types d’oppressions interagissent entre eux. Il est vrai que nous pouvons tirer beaucoup de précieuses informations de cette réflexion afin d’étayer et d’enrichir notre analyse socialiste. À ce sujet, on caricature souvent les marxistes et les socialistes en les représentant comme obsédés par la question des classes sociales. Il est clair que pour les socialistes, la division de la société en classes sociales est cruciale et est la clé de toute analyse de la société.

Il existe en effet une classe dirigeante, qu’on appelle souvent aujourd’hui celle des « 1 % ». C’est un tout petit groupe de gens qui détient la majorité des richesses et des moyens de production, grâce auxquels ils réalisent leurs profits.
Et puis, il y a l’autre grande classe dans la société, celle des travailleurs (ou classe prolétaire). La définition large de cette classe est qu’elle regroupe l’ensemble des “esclaves salariés”, c’est-à-dire toutes les personnes contraintes à vendre leur force de travail pour pouvoir vivre. Leurs familles, qui dépendent de leur salaire, les pensionnés et les chômeurs font également partie de cette classe sociale.

Enfin, il y a les couches moyennes (la “petite-bourgeoisie”, mais aussi la paysannerie, les artisans, les petits et moyens commerçants, les indépendants, etc.) qui balancent entre ces deux grandes classes et qui participent au conflit entre les classes en se rangeant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Notons que, de manière générale, non seulement la classe des travailleurs est aujourd’hui la plus grande classe de la société à l’échelle mondiale, mais elle s’accroit constamment au fur et à mesure que les paysans chinois et indiens quittent leurs campagnes pour aller chercher du travail en ville, que les femmes du monde entier rejoignent les forces de production et que les petits commerçants et artisans cèdent la place à la grande distribution et à l’industrie.

La classe des travailleurs est la force la plus puissante dans la société, pour peu qu’elle soit unie et consciente. Nous avons vu cela à de nombreuses reprises dans l’histoire. En effet, en cas de grève, les profits ne sont plus réalisés et la société tout entière peut se retrouver paralysée si les travailleurs le décident, car c’est eux qui occupent les positions les plus importantes dans l’économie et dans la société. Par exemple, en Égypte, après des semaines d’occupation de la place Tahrir, c’est la grève générale qui a porté le coup fatal à Moubarak. Malheureusement, l’absence d’une force socialiste et le faible niveau de la conscience de classe ont limité la portée du mouvement révolutionnaire égyptien et la contre-révolution a pris le dessus. Toutefois, le processus révolutionnaire est toujours en cours de développement et il est clair que de nouvelles luttes vont se développer. Cependant, l’Égypte illustre bien le fait que nous devons constamment organiser et bâtir la conscience et la force de notre classe sociale.

La classe des travailleurs n’est pas homogène. Elle est composée d’une myriade d’individus dont l’expérience, l’attitude et le degré d’exploitation diffèrent largement. Il est crucial de bien comprendre la nécessité d’avoir un programme ainsi que des organisations syndicales et politiques qui unifient l’ensemble de la classe des travailleurs au-delà de ces divisions. En Irlande, c’est le manque d’unité qui a permis à la politique d’austérité de passer. Cette politique a directement aggravé les conditions de vie des femmes, qui forment la majorité des travailleurs précaires et des utilisateurs des services publics. La direction bureaucratique des syndicats n’est pas parvenue à s’opposer à la division entre travailleurs du secteur public et du privé. Celle-ci est attisée par les politiciens et les médias et leur volonté de s’engager dans un modèle de “conciliation sociale”. Mais cette dernière ne permet pas de reconnaitre les intérêts fondamentalement opposés entre la classe dirigeante et la classe des travailleurs.

Le fait que la division en classes sociales soit pour nous la question centrale ne veut pas dire que nous refusons de reconnaitre qu’il existe d’autres formes particulières d’oppression. Mais seule une classe des travailleurs consciente, organisée et unie a la puissance de combattre le système d’oppression qu’est le capitalisme. La classe dominante doit maintenir coute que coute cette oppression parce que cela permet de diviser les travailleurs, d’empêcher leur unité dans la lutte et ainsi d’en tirer des profits. Cette lutte est la forme la plus efficace de résistance contre la classe dominante qui possède non seulement le pouvoir économique, mais aussi le pouvoir politique et idéologique. Elle a également à son service non seulement un appareil d’État, qui détient le monopole légal de la violence (police, armée, etc.), mais aussi des médias qui diffusent constamment son idéologie.

Si on prend l’exemple d’une travailleuse confrontée à une domination abusive de son conjoint, il est probable que, de son point de vue, son oppression en tant que femme est le premier et le plus grand obstacle à son émancipation ainsi que la plus grande source de malaise dans sa vie à ce moment-là. Le fait qu’elle soit une femme de la classe des travailleurs est néanmoins tout aussi important. Par exemple, s’il s’agit d’une travailleuse disposant de faibles revenus, cela limite ses options et ses choix. Il lui sera plus difficile de quitter ce conjoint pour aller mener sa propre vie. D’un autre côté, il ne faut pas perdre de vue que travailler à l’extérieur de la maison permet de fréquenter d’autres personnes qui se trouvent dans la même position. Son travail en dehors du domicile familial peut alors accroitre son sentiment de confiance en soi. En tant que travailleuse, elle dispose d’une force potentielle qui lui permet de faire grève avec ses collègues et d’apprendre à construire une unité de classe et une solidarité, qui peut rejaillir sur sa confiance en elle et sur sa capacité à trouver les outils nécessaires pour sortir de cette relation abusive.

Puissance, privilège et oppression

Les socialistes reconnaissent le fait que c’est l’ensemble des femmes qui sont opprimées, y compris les femmes de classes sociales supérieures (on peut dire la même chose des personnes dites “de couleur” ou des LGBTQI). Bien sûr, la classe des travailleurs et les couches les plus pauvres de ces groupes opprimés souffrent, en général, de manière plus intense de cette oppression bien que de nombreuses femmes de la bourgeoisie sont également tuées ou violées par leurs partenaires ou ex-partenaires. On a beaucoup parlé par exemple du cas de Reeva Steenkamp, une riche femme sud-africaine, assassinée par son petit ami Pistorius. Beaucoup de gens connaissent aussi l’histoire d’Oprah Winfrey, qui est aujourd’hui une des femmes les plus riches du monde, mais qui, en tant que jeune femme noire, a souffert horriblement d’un viol, d’une grossesse précoce et d’une misère affligeante pendant toute sa jeunesse. Toute oppression doit être combattue. Mais il faut cependant bien se rendre compte que O. Winfrey, avec son salaire de 75 millions de dollars en 2013, a forcément un intérêt dans le maintien du statu quo social et a donc très peu de chances d’être convaincue de la nécessité d’une lutte radicale pour en finir avec toutes les oppressions.

Il ne fait aucun doute que certaines couches des classes moyennes qui sont actives dans les mouvements féministes ou dans les mouvements LGBTQI peuvent être convaincues de rejoindre la lutte radicale contre le capitalisme. Mais une caractéristique primordiale de la classe sociale à laquelle l’individu appartient est le fait qu’elle contribue fortement à définir sa vision du monde. Par exemple, au Royaume-Uni, les suffragettes bourgeoises du début du XXe siècle ont fini par s’opposer au mouvement des travailleurs pour ensuite applaudir les puissances impérialistes lors de la Première Guerre mondiale. Ainsi, lorsque ce type de mouvements se retrouve confronté à une question tactique ou sociale décisive, leur positionnement reflète généralement cette fracture de classe. Dans le cas des suffragettes, leurs membres issues de la bourgeoisie ont été entrainées par la propagande guerrière diffusée par leur propre classe.

À contrario, Sylvia Pankhurst a rompu avec le mouvement des suffragettes, dirigé par sa mère et ses sœurs, précisément sur base de cette question. Elle a alors choisi de se ranger du côté de la classe des travailleurs et contre l’élite impérialiste de son pays. L’appartenance à une classe est donc plus qu’une simple question d’identité et de discrimination sociale face à tel ou tel groupe (c’est plus que le “classisme” dont on parle souvent parmi les groupes “identitaires”). Il s’agit d’une réalité objective et d’une fracture sous-jacentes à tous les autres aspects de la société de manière fondamentale.

Il faut également considérer le fait que les couches qui sont opprimées de la façon la plus absolue sont tellement écrasées par une myriade de choses abominables dans tous les aspects de leur vie qu’il n’est pas si évident qu’elles puissent diriger un mouvement social en vue du changement de société. On pense par exemple aux enfants victimes d’abus sexuels ou aux victimes de trafics sexuels qui sont littéralement réduites à l’esclavage dans le cadre de réseaux mafieux. Bien entendu, ces personnes représentent la section la plus opprimée au sein de la classe des travailleurs, qui est elle-même large et hétérogène.

La grève des mineurs au Royaume-Uni

Les exemples des puissantes luttes des travailleurs dans le passé sont souvent considérés comme des points de référence pour les couches opprimées de la société de manière générale. Lors de la grève des mineurs au Royaume-Uni, une partie extrêmement puissante et bien organisée de la classe des travailleurs a été prise pour cible par Thatcher et son gouvernement capitaliste néolibéral, ce qui a déclenché une lutte de résistance héroïque. Les mineurs ont représenté une source d’inspiration majeure par leur contre-attaque contre tout ce que Thatcher représentait, c’est-à-dire la course aux profits à tout prix des capitalistes et la destruction de toute solidarité des travailleurs ou de toute organisation capable d’y faire obstacle.

De nombreuses femmes de la classe des travailleurs – les épouses, les mères, les sœurs et les filles des mineurs en grève – ont joué un rôle très important dans la guerre de classe épique qui s’en est suivie. Au même moment, Thatcher signait des lois homophobes qui ont poussé la communauté LGBT à se ranger derrière les mineurs, tout comme d’ailleurs les communautés noires et asiatiques. Les travailleurs en grève sont devenus la référence absolue pour tous les groupes opprimés qui ont alors uni leurs différentes luttes derrière cette bannière, plutôt que de poursuivre celles-ci de manière isolée – ce qui aurait facilité leur répression par la classe dirigeante.

Lors de cette lutte, on a également vu un changement important de l’attitude de nombre de mineurs par rapport aux femmes, tout comme par rapport aux homosexuel-le-s, aux Noir-e-s et aux Asiatiques qui les soutenaient. Ainsi, ils voyaient sous un jour différent celles qui étaient devenues des organisatrices et des militantes de la lutte des classes, les respectant davantage, tout en comprenant mieux les difficultés auxquelles elles sont confrontées dans leur foyer. De nombreux mineurs ont donc commencé à s’occuper des tâches domestiques et de la garde des enfants tandis que les femmes organisaient des meetings et des actions de solidarité tout au long de la lutte. Ce conflit de classes a également provoqué toute une série de divorces et de séparations, vu que de nombreuses femmes, ayant gagné en confiance, attendaient désormais plus de la vie qu’une relation malheureuse.

Le pouvoir

L’analyse de Michel Foucault du « pouvoir » se retrouve derrière une grande partie de la théorie de l’identité politique. Foucault était un intellectuel de gauche démoralisé par la défaite de Mai 68 en France et qui a ouvert la voie à la pensée postmoderne. Selon Foucault, le pouvoir se retrouve à tous les niveaux de la société. Mais il refuse de reconnaitre que le plus grand pouvoir dans la société est celui de la classe dirigeante, issu de sa propriété privée des moyens de production : un pouvoir exprimé par l’État, par le contrôle des idées propagées dans la société, etc.

Nous ne sommes pas d’accord non plus avec l’idéalisation de la classe des travailleurs prônée par certaines organisations de gauche radicale. Ainsi, selon l’Organisation socialiste internationale aux États-Unis (ISO) ou selon la Tendance socialiste internationale (IST, dont la section la plus connue est le SWP britannique), il n’y a pas de différence de pouvoir au sein de la classe des travailleurs elle-même. Ces organisations ont en particulier tendance à affirmer de façon franche et crue que les hommes de la classe des travailleurs ne bénéficient pas de l’oppression des femmes, mais que seule la classe dirigeante en bénéficie. Citons par exemple Paul D’Amato (de l’IST) :

« Atomisés et séparés, incités à une concurrence violente les uns contre les autres, les travailleurs sont impuissants. Ainsi, lorsqu’un homme de la classe des travailleurs abuse de sa femme, il n’agit pas parce qu’il possède un pouvoir sur elle ; au contraire, c’est le reflet de son impuissance, de sa faiblesse. Lorsqu’un travailleur blanc agit de manière raciste envers un travailleur noir, ce qui s’exprime n’est pas le pouvoir du travailleur blanc sur le noir, mais le pouvoir du système qui les broie tous les deux. »

Il s’agit pour nous d’une véritable sous-estimation de la situation. Est-il vraiment possible d’affirmer que lorsqu’un groupe d’hommes ‘en virée’ décide d’acheter le corps d’une femme pour en ‘disposer’ sexuellement, ils agissent par impuissance ? En réalité, ce faisant, ces hommes objectifient un être humain et soumettent sa sexualité et ses aspirations à la leur. Et en général et en moyenne, les hommes de la classe des travailleurs tirent eux aussi un certain bénéfice de l’oppression des femmes. Cela signifie pour eux non seulement plus de temps libre chaque semaine, mais aussi moins d’énergie dépensée en tâches ménagères, étant donné que ce sont, en moyenne, toujours les femmes qui accomplissent la plus grande part de ces tâches et qui sont responsables de la bonne tenue du ménage, des soins aux autres membres de la famille et de la gestion des finances.

L’approche théorique de l’IST par rapport à l’oppression des femmes est erronée; elle découle de l’analyse de Tony Cliff, un des principaux fondateurs du SWP britannique, présentée dans son ouvrage « La lutte des classes et la libération des femmes ». Selon cette analyse, il est incorrect de « trop se concentrer sur les problèmes pour lesquels les hommes et les femmes ont des avis souvent divergents – comme les problèmes du viol, des femmes battues, d’un salaire pour les femmes au foyer, etc. – tout en ignorant ou en n’accordant pas assez d’attention aux luttes importantes pour lesquelles les femmes pourraient plus facilement obtenir le soutien des hommes : les grèves, les luttes pour les allocations, l’égalité salariale, la syndicalisation, l’avortement ».

Mais pour construire l’unité, nous ne devons pas sous-estimer les divisions qui existent bel et bien au sein de la classe des travailleurs. Au contraire, le fait de reconnaitre que ces divisions existent, de les analyser et d’y apporter une réponse a plus de chances de nous aider à construire une unité de classe. Ainsi, Trotsky expliquait qu’il était inévitable que ressurgissent des idées antisémites en Union soviétique du fait de l’oppression mise en place par le régime bureaucratique, inefficace et générateur de misère qu’était le stalinisme, et il écrivait ceci : « Bien entendu, nous pourrions simplement fermer les yeux sur ce fait ou nous limiter à quelques vagues généralités comme quoi toutes les races sont égales et que nous sommes tous frères. Mais la politique de l’autruche ne nous fera pas progresser d’un iota. » (Thermidor et l’antisémitisme, 1937)

Il est en fait essentiel de dire que les hommes de la classe des travailleurs n’ont aucun intérêt à maintenir en place un système qui opprime les femmes. Les mêmes forces qui poussent les femmes vers des emplois mal payés et qui diffusent une idéologie sexiste exerçant un effet délétère sur l’attitude et le comportement des hommes envers les femmes sont aussi celles qui créent le chômage, la misère, l’émigration forcée et le travail au noir qui font de plus en plus partie de la vie quotidienne des hommes et des femmes de la classe des travailleurs (surtout en ce qui concerne les jeunes) dans le cadre du capitalisme néolibéral et d’austérité. La classe dirigeante tire profit de toute division au sein de la classe des travailleurs, qu’il s’agisse d’une division de genre ou de race, car ces divisions lui permettent d’affaiblir la force de résistance de cette classe. En outre, la classe dirigeante profite directement du fait de pouvoir disposer d’une main-d’œuvre féminine ou immigrée à bon marché. De ce fait, il nous faut une analyse correcte et précise de ce qu’est l’oppression. Si l’on sous-estime ou si l’on évite de s’attaquer aux attitudes sexistes ou racistes qui vivent au sein de la classe des travailleurs, on ne pourra dès lors pas rallier les groupes opprimés à la lutte unie qui est pourtant la clé de leur libération.

Paradoxalement, alors que l’IST adopte une attitude de déni des différences entre hommes et femmes au sein de la classe des travailleurs, il prend une position totalement inverse en ce qui concerne la question nationale et l’opposition à l’impérialisme. Dans le cadre de ces questions, cette organisation jette par-dessus bord toute analyse marxiste pour affirmer que l’unité entre travailleurs est impossible, voire indésirable. En ce qui concerne l’Irlande du Nord par exemple, l’IST a longtemps accordé son soutien à l’IRA (Armée républicaine irlandaise, une milice nord-irlandaise indépendantiste et pro-catholique recourant régulièrement au terrorisme), jusqu’à appeler à voter pour le Sinn Féin (un parti politique nationaliste irlandais lié à l’IRA) malgré le fait que cette stratégie ne pouvait que susciter le dégout de la part des travailleurs protestants, traditionnellement anti-indépendance et pro-britanniques et souvent pris pour cibles par les attaques terroristes de l’IRA. Le soutien à l’IRA et au Sinn Féin constitue donc une entrave qui empêche toute possibilité d’unifier l’ensemble de la classe des travailleurs par-delà les divisions sectaires en une lutte commune contre le capitalisme, l’impérialisme et l’oppression. De même, en ce qui concerne Israël et la Palestine, l’approche de l’IST consiste à dénigrer les travailleurs juifs, ce qui est la conclusion logique de de leur analyse sans approche de classes sociales .

L’intersectionnalité

L’« intersectionnalité » est souvent expliquée comme étant la théorie de la façon dont les différentes oppressions s’entrecroisent. Beaucoup de partisans de cette théorie partagent un point de vue progressiste. Cela découle parfois d’un rejet du féminisme transphobique (c’est-à-dire un féminisme intolérant voire hostile par rapport à la communauté transgenre) ; ou bien d’un rejet du féminisme bourgeois ou libéral, qui au final ne sert que les intérêts des femmes des couches les plus privilégiées et n’entrevoit un changement que dans le cadre du système capitaliste. Cependant, l’intersectionnalité, par sa nature, ne peut nous fournir une stratégie pour la victoire et peut même s’avérer problématique dans la pratique.

Le terme « intersectionnalité » a été défini par Kimberlé Crenshaw, une célèbre intellectuelle féministe noire américaine, professeur d’université aux États-Unis. Ce concept a des racines libérales puisqu’il a été conçu en premier lieu dans le but d’améliorer les services offerts aux femmes noires américaines, victimes de violences conjugales. Une telle grille d’analyse est évidemment utile et importante, mais il est intéressant de constater que l’idée d’intersectionnalité a été, dès le début, non pas développée dans le but d’en finir avec l’oppression, mais en tant qu’outil destiné à adoucir les effets les plus sournois de cette oppression. Même si elle fait souvent référence au texte du « Combahee River Collective Statement » (un manifeste féministe noir datant de 1977) comme constituant la racine ‘radicale’ de l’intersectionnalité, ce mot n’est pourtant pas utilisé dans ce texte. La définition qui en est donnée par Crenshaw elle-même est plutôt éloquente:

« Je conçois l’intersectionnalité comme un concept provisoire qui ferait le lien entre la politique contemporaine et la théorie postmoderniste. En examinant les intersections de la race et du genre, je veux remettre en question l’idée préconçue selon laquelle il s’agirait de deux catégories bien distinctes ; par l’étude des intersections entre ces critères, j’espère pouvoir suggérer une méthodologie qui puisse au final détruire cette tendance à considérer la race et le genre comme des catégories exclusives et séparables. L’intersectionnalité est donc, de mon point de vue, un concept transitoire qui fait le lien entre les conceptions actuelles (avec leurs conséquences politiques) et la politique du monde réel (avec son point de vue postmoderniste)… La fonction de base de l’intersectionnalité consiste à cadrer la question suivante : comment se fait-il que l’oppression que les femmes de couleur vivent (celles-ci faisant simultanément partie d’au moins deux groupes sujets à une large subordination sociétale) soit traditionnellement perçue comme étant monocausale – attribuée soit à une discrimination de genre, soit de race ? » (“Beyond Racism & Misogyny: Black feminism & 2 Live Crew”, par Kimberlé Williams Crenshaw, dans “Feminist Social Thought: A Reader” (Routlege, 1997))

Ainsi, Crenshaw place ouvertement l’intersectionnalité dans le cadre du postmodernisme. Elle explique que sa préoccupation principale est avant tout de pouvoir catégoriser et caractériser l’oppression, pas tant d’élaborer une stratégie pour mettre un terme à cette oppression. Son postulat selon lequel la ‘race’ et le genre ne sont pas des catégories essentiellement distinctes est erroné. Il s’agit d’une remarque non nécessaire, qui ne servira, au final, qu’à mettre de côté l’analyse correcte sur comment le racisme et le sexisme s’intersectionnent dans une oppression plus profonde présente dans la société et cet élément-là reste sans réponse. Cette erreur s’étend à d’autres aspects de son analyse. Par exemple, elle prétend que l’expérience subie par une femme de couleur dans le cadre d’une relation conflictuelle est qualitativement différente de celle subie par une femme blanche dans la même situation. Il est vrai qu’il y a plus de chances pour une femme de couleur, surtout si elle est issue d’un milieu prolétaire, de se voir accusée d’être elle-même responsable du mauvais traitement que lui fait subir son partenaire ou de se voir maltraitée par la police ou par le système judiciaire. Il est vrai aussi qu’il est important de se pencher sur cette réalité pour mieux la connaitre et l’analyser. Cependant, peut-on vraiment dire qu’il y ait une différence qualitative avec ce qu’une femme blanche – surtout si elle est elle aussi issue d’un milieu prolétaire – peut subir comme mauvais traitements de la part de son partenaire ? En réalité, si nous parlons d’une méthode destinée à combattre la violence des hommes envers les femmes, mieux vaut construire l’unité de toutes les femmes de la classe des travailleurs, et en particulier de toutes celles soumises à cette violence, par l’organisation de campagnes afin d’obtenir des services d’aide, des centres d’accueil et des logements publics où pourront vivre les femmes fuyant un partenaire violent. Il nous faut construire une lutte unifiée contre la culture sexiste et machiste engendrée par le capitalisme, qui est la source première de la violence envers toutes les femmes, toutes classes sociales confondues.

Bien entendu, dans ce cadre, les femmes de couleur doivent pouvoir exprimer leurs problèmes et revendications spécifiques en fonction de leur expérience particulière : dans certains cas, des campagnes séparées autour de ces thèmes spécifiques pourraient être nécessaires et efficaces. Cependant, un gros problème de l’approche intersectionnelle est qu’elle se focalise davantage sur les expériences individuelles et sur la catégorisation des différentes oppressions engendrées par le capitalisme (et qui touchent toutes les couches de la société jusqu’aux plus marginalisées). De ce fait, elle risque de sous-estimer ou de renier les possibilités de construire un réseau de solidarité entre ces différents groupes opprimés.

Plus important encore, cette approche ne propose pas de piste pour en finir avec l’oppression. En d’autres termes, elle rentre dans le cadre de la conception postmoderniste selon laquelle la lutte des classes est terminée. Elle se contente de catégoriser et de caractériser ces différents types d’oppression et ne cherche pas à conscientiser ces groupes opprimés spécifiques, en leur proposant des campagnes et des revendications qui leur soient propres. Pourtant, cela renforcerait plus que jamais le mouvement de la classe des travailleurs dirigé contre le capitalisme – un mouvement capable d’abolir un système tourné uniquement vers le profit ainsi que le règne des 1 % dont l’intérêt est de maintenir la division et d’empêcher le développement de toute résistance face à leur domination, en plus de tirer un profit direct de ces différents types d’oppression.

En tant que féministe et intellectuelle noire, partisane et théoricienne de l’intersectionnalité, Bell Hooks a fermement critiqué le féminisme purement bourgeois ou procapitaliste – le féminisme de la PDG de Facebook, Sheryl Sandberg, qui nous suggère de « nous adapter » ou le féminisme de Beyoncé et son culte voué à la richesse et à l’individualisme qu’elle exprime dans sa musique. Dès le départ, Bell Hooks emploie un ton bien plus radical que, par exemple, les écrits de Crenshaw. Cependant, elle ne propose aucune stratégie pour atteindre son but, qui est d’en finir avec le capitalisme et le patriarcat – tout en laissant entendre qu’il s’agit là de deux luttes séparées, ce qui constitue également un problème.

En effet, le capitalisme ne peut pas être vaincu sans la participation des femmes sur la ligne de front, surtout lorsque l’on parle des femmes issues de la classe des travailleurs, représentant la moitié de la main d’œuvre dans de nombreux pays et qui sont surreprésentées dans les secteurs les plus mal payés et où l’exploitation est la plus intense. Ainsi, aux États-Unis, la population afro-américaine continue à subir cette exploitation des plus sévères. Beaucoup d’efforts doivent être faits afin de construire un mouvement des travailleurs de toutes les origines multiracial capable de remettre en question les divisions et le racisme engendrés par la classe dirigeante qui puisse combattre le capitalisme américain et porter atteinte, voire mettre un terme, au règne des 1 %. Le mouvement « 15 Now ! », pour un salaire minimum à 15 $/heure, qui a obtenu plusieurs victoires dans diverses villes dont Seattle, possède ce caractère multiculturel: les travailleurs de couleur sous-payés jouent en effet un rôle d’avant-garde dans le cadre de cette lutte.

À Fergusson, Missouri, une insurrection locale de la population noire pauvre a éclaté en aout 2014. Cette population est prise pour cible par la police raciste à dominante blanche. Ces évènements ont démontré le potentiel qui existe pour l’émergence d’un nouveau mouvement des droits civiques aux États-Unis. Un tel mouvement pourrait non seulement inspirer les travailleurs (de toutes ethnies confondues) qui sont déçus du soi-disant « rêve américain » prôné par le capitalisme américain, mais aussi tous ceux qui s’identifient aux « 99 % » auxquels s’est adressé le mouvement Occupy. Il pourrait combattre les idées racistes qui existent parmi la classe des travailleurs et servir de tremplin vers l’édification d’un mouvement anticapitaliste large. Ainsi, un tel mouvement, sur base de la lutte pour les droits civiques, pourrait à la fois s’en alimenter et renforcer la lutte. Une telle unité permettrait de dépasser le pouvoir démesuré de l’État capitaliste américain (à Ferguson, la police locale est intervenue en tenue de combat militaire et a combiné les attaques aux lacrymogènes à des descentes en tanks et hélicoptères), qui inflige violence et répression dans le but de maintenir le statu quo.

De la sphère politique à la sphère individuelle ?

La seconde vague du féminisme de la fin des années ’60 à ’70, surtout telle qu’elle s’est manifestée aux États-Unis, pourrait se résumer par le principe que « les problèmes personnels sont des problèmes politiques ». Les problèmes tels que la violence, le viol, le manque de contrôle sur ses propres capacités de reproduction, l’isolation et les traumatismes mentaux qui touchent entre autres les personnes condamnées à rester à la maison pour y effectuer un travail non rémunéré ont alors été analysés comme des problèmes sociaux qui ne pouvaient être résolus que par un mouvement social et une transformation sociale – ce à quoi le nouveau mouvement s’attelait. Ces problèmes n’étaient donc plus considérés comme des questions personnelles, dont la résolution revenait aux femmes au niveau individuel. En effet, tous ces obstacles prennent naissance dans le cadre d’un système politique et social donné et nécessitent par conséquent une transformation sociale et politique pour être supprimés.

En revanche, la plus grande partie du féminisme des années ’90 a complètement retourné cette maxime pourtant très progressiste. La devise de ces féministes devenait : « Les problèmes politiques sont des problèmes personnels ». On voit cela clairement dans les ouvrages de Bell Hook, dans lesquels elle exprime sa propre rage face à l’expérience du racisme et du sexisme, une rage qui ne cherche cependant pas à développer une analyse matérialiste sur la nature de l’oppression dans la société et qui, en outre, n’est pas orientée de manière à contribuer à la construction d’un mouvement de lutte contre cette oppression. Dans Rage meurtrière : En finir avec le racisme (1995), Hooks se fait la digne représentante de cette approche « du politique vers le personnel » :

« Il est paradoxal de constater que de nombreux Blancs qui s’étaient battus aux côtés des Noirs l’ont fait en réaction aux images de victimisation des noirs. De nombreux Blancs affirmaient être préoccupés par la souffrance de la population noire du Sud à l’époque de la ségrégation et vouloir s’engager dans cette cause. Mais si l’image des Noirs en tant que victimes était une idée admise dans la conscience de chaque Blanc, l’image des Noirs en tant qu’êtres égaux, en tant qu’individus capables d’autodétermination, ne suscitait aucune sympathie. En complicité avec l’État-nation, la seule réponse des Américains blancs aux luttes des noirs a été d’accepter passivement le démantèlement des organisations militantes noires et le massacre des dirigeants noirs. »

Dans la pratique, Hooks rejette donc l’ensemble des efforts et sacrifices consentis par divers groupes militants, notamment par le mouvement en majorité blanc des « Voyageurs de la liberté » (Freedom Riders), constitué au début des années ’60 et qui a défié les lois Jim Crow et contribué à l’émergence du jeune mouvement des droits civiques. Les conducteurs de la liberté, dont la plupart étaient des étudiants blancs issus des classes moyennes, n’ont évidemment jamais eux-mêmes connu l’oppression subie par la population noire pauvre du sud des États-Unis. Cela ne les a pourtant pas empêchés de s’engager dans des actions dangereuses qui les amenaient à une confrontation directe avec, notamment, les attaques du Ku Klux Klan. Leur seul objectif était de contribuer à la lutte contre l’injustice et la ségrégation. Hooks adopte une position extrêmement cynique, si catégorique dans son rejet des activistes blancs, qu’elle ferme les yeux sur la complexité de la réalité et se refuse à envisager tout changement potentiel dans la conscience de ceux-ci. Oui, il est fort possible que certains des conducteurs de la liberté, en tant que dignes produits de leur environnement, fussent poussés par des préjugés comme, par exemple, l’idée que leur éducation était de meilleure qualité et qu’ils avaient une plus grande capacité à organiser et à diriger un mouvement. Mais il faut aussi tenir compte du fait que la conscience de ces jeunes gens ait ensuite pu évoluer radicalement du fait de leur participation à ce mouvement – un mouvement au cours duquel ils ont vu des militants noirs et pauvres, sans aucune éducation formelle, prendre la tête de manière courageuse, authentique et efficace pour combattre l’élite, le système et les bandes violentes du KKK.

Il est tout aussi ridicule d’affirmer que chaque être humain à peau blanche vivant aux États-Unis n’ait pu éprouver la moindre sympathie vis-à-vis des mouvements tels que le Black Power ou les Black Panthers. Certains Blancs ont rejoint et collaboré avec les Black Panthers. Tout comme les autres organisations du Black Power, ce mouvement a constitué une source d’inspiration pour l’ensemble des jeunes, des femmes et des travailleurs les plus radicalisés du pays dans le cadre de la lutte contre l’oppression à laquelle ils étaient eux-mêmes soumis, et ce, au cours d’une période par ailleurs hautement révolutionnaire à l’échelle mondiale. Il ne fait aucun doute que la naissance de ces mouvements ait ébranlé les derniers stéréotypes, préjugés ou attitudes négatives envers la population noire qui pouvaient encore subsister dans la conscience même de ces couches les plus radicales. Hooks nie également l’existence du moindre sentiment d’empathie et de solidarité de classe que certaines couches de travailleurs blancs auraient pu ressentir envers les plus opprimés de leurs frères et sœurs de classe – une oppression et une exploitation qu’eux-mêmes pouvaient pourtant comprendre au vu de leur propre expérience en tant que travailleurs.

Nier la victimisation aide le néolibéralisme

Qui plus est, la manière dont Hooks parle des victimes pose elle aussi problème. Être victime n’est pas un trait de caractère. Il est tout simplement le propre d’une personne qui est la victime de quelqu’un ou de quelque chose. Les travailleurs du secteur public peuvent être victimes de l’austérité – ce qui ne les empêche pas de pouvoir également devenir des agents de la lutte contre cette austérité s’ils s’organisent. Les femmes victimes de relations abusives sont victimes de la violence et/ou de la domination de leur partenaire, mais peuvent aussi être syndiquées, faire partie d’une campagne anti austérité et/ou d’un mouvement contre la violence conjugale. De façon similaire, la population noire des États-Unis est victime du racisme inhérent à l’État capitaliste de tout pays, et en particulier du racisme étatique étatsunien, qui est en effet la marque de naissance du capitalisme américain.

La féministe suédoise Kajsa Ekis Ekman a écrit que « l’ordre néolibéral déteste les victimes » et que « s’il n’y avait pas de victimes, il n’y aurait pas d’oppresseurs ». Le fait d’être victime de l’oppression est une réalité qui existe indépendamment de notre volonté. Le fait de nier la réalité de la victimisation, que cela soit fait par un agent de police raciste de Ferguson au Missouri ou par le capitalisme raciste des Etats-Unis, permet uniquement aux oppresseurs (et, de manière plus fondamentale, au système) de s’en tirer à bon compte.

La théorie du privilège

La théorie du privilège est une autre branche des politiques d’identité, qui gagne de plus en plus de popularité parmi les nouveaux cercles féministes, émanant elle aussi de la troisième vague du féminisme (ou postféminisme). Cette théorie a été développée par Peggy McIntosh dans un ouvrage datant de 1988, intitulé Synthèse du privilège blanc : Déballer la sacoche invisible. McIntosh y explique son idée selon laquelle les couches privilégiées comme, par exemple, les hommes blancs de la classe dirigeante porteraient en permanence sur eux une sacoche invisible remplie de toute une série d’avantages non mérités auxquels ils peuvent recourir à tout moment de leur vie pour éliminer les divers obstacles qui pourraient se dresser devant eux. Mais elle considère elle aussi, en tant que femme blanche, porter une série d’avantages non mérités par rapport à la population non blanche.

La plupart de ceux et celles qui s’intéressent à la théorie des privilèges le font dans le but de pouvoir mieux identifier et combattre l’oppression et l’inégalité sous toutes ses formes, ce qui constitue évidemment en soi un pas important. Cependant, le principal problème de cette approche « des privilèges » est qu’elle se concentre sur des solutions individuelles pour mener ce combat. La théorie du privilège implique, en effet, l’idée qu’on pourra combattre l’oppression tout simplement en rendant les gens conscients des « avantages indus » qu’ils portent, afin de les convaincre à titre individuel de ne pas user de ceux-ci.

« Alors qu’un changement systémique peut prendre des décennies, certaines questions me paraissent urgentes, et j’imagine qu’elles le seront aussi pour d’autres personnes si nous prenons davantage conscience au jour le jour des avantages que représente le fait d’avoir la peau blanche. Que ferons-nous avec une telle connaissance ? Comme nous le constatons en observant les hommes, il s’agit de la question de savoir si nous allons choisir d’utiliser ou non cet avantage non mérité, si nous allons utiliser une partie de ce pouvoir acquis arbitrairement afin de reconstruire les systèmes de pouvoir sur une large base » (McIntosh, Summary of White Privilege : Unpacking the Invisible Knapsack).

En réalité, la théorie du privilège sous-estime énormément l’ampleur et l’étendue des différentes formes d’oppression, en particulier en ce qui concerne l’oppression de classe. Elle néglige l’analyse des forces sociales sous-jacentes qui mènent à cette oppression et sous-estime totalement le racisme étatique, les profits tirés de l’oppression des femmes (sur base du travail non payé ou sous-payé dans le cadre du capitalisme), etc. Le fait de dire à chaque individu qu’il ou elle est privilégié(e) par rapport à d’autres couches de la société ne constitue pas une stratégie en vue d’un changement. Il s’agit d’une approche subjective, individualiste, libérale, remplie d’illusions envers le système. On ferme les yeux sur la nature monstrueusement oppressive du capitalisme pour adopter une attitude moralisatrice qui vise à afficher sa conscience de l’oppression dans le but de pouvoir « pointer du doigt » l’ignorance des autres.

Cela revient à vouloir tenter de créer des ilots libres de toute oppression dans l’unique cadre de petits cercles sociaux constitués de personnes « éclairées ». À cet égard, cette approche a donc des points communs avec le concept de squats ou autres mouvements visant à se détacher des normes de la société capitaliste vivant dans des collectivités « communistes » à petite échelle. Mais ce scénario ne permet pas de débarrasser l’ensemble de la société de l’oppression et des inégalités. Ces maux ne pourront être vaincus que par une intervention dynamique pour non seulement opérer un changement d’attitude, mais aussi combattre les racines de classe de l’oppression.

À un niveau plus fondamental, la théorie du privilège sous-estime l’ampleur de la propagation des idées sexistes et racistes sous le capitalisme, et de leur impact très profond sur les attitudes des individus. Il faudra bien plus que le « refus » d’utiliser ses privilèges individuels pour véritablement transformer les comportements et les relations entre les êtres humains. Par exemple, la théorie du « privilège » n’explique pas pourquoi un grand nombre d’hommes sont violents envers les femmes. Le phénomène social de la violence masculine envers les femmes – dont toute une couche d’hommes dans la société est l’agent – dépasse le cadre d’une simple vision dans laquelle les hommes feraient usage de « privilèges immérités ». La prévalence de la violence masculine envers les femmes, tout comme les abus sexuels perpétrés sur les femmes et les enfants, doit être comprise et analysée dans le contexte d’une idéologie prônant la famille nucléaire patriarcale depuis des milliers d’années, de la soumission permanente des femmes dans la société et de la promotion des idées sexistes sous le capitalisme – un système qui, contrairement aux systèmes économiques et sociaux précédents, jouit d’une capacité sans cesse croissante de propagation de son idéologie.

Aucune nouvelle théorie ne pourrait justifier d’éviter la lutte active contre l’oppression sous toutes ses formes ou bien contre le système capitaliste lui-même afin d’éliminer les racines matérielles de l’oppression et de l’inégalité. Nous devons construire une société socialiste, dont les fondements seront la satisfaction des besoins humains de la majorité plutôt que les profits d’une toute petite minorité ; un système dont les principes primordiaux seront la solidarité et la coopération. Une telle transformation ne pourra être obtenue et consolidée que par la lutte et l’action de masse collectives afin d’entamer l’édification d’une base sociale qui permettra d’éliminer les comportements racistes et sexistes et d’engendrer des relations humaines personnelles et sexuelles fondées sur l’égalité, le consentement, le choix et le respect.

Une tradition marxiste

La tradition marxiste possède une histoire aussi riche qu’instructive en ce qui concerne la lutte contre l’oppression. Déjà en 1902, Lénine, dans un de ses ouvrages fondateurs, Que faire ?, insistait sur l’importance pour les socialistes de s’appuyer sur le pouvoir dont dispose la classe ouvrière pour transformer la société et de mener au sein du mouvement des travailleurs une agitation contre toutes les formes d’oppression – y compris celles qui touchent les classes moyennes et dominantes (il mentionnait, par exemple, la répression étatique contre le clergé et les étudiants).

Pour Lénine, non seulement il était correct pour le mouvement des travailleurs de se tenir aux côtés de tous les opprimés, mais il était également essentiel de former les travailleurs pour qu’ils acquièrent une compréhension de l’ensemble des mécanismes du système capitaliste, de sorte qu’ils ne soient pas seulement concernés par leur propre lutte quotidienne, mais disposent d’une analyse critique et approfondie de l’ensemble du système et d’une compréhension de l’importance de l’unité des travailleurs et de la lutte au-delà de toute division, afin de mettre un terme à l’oppression. « La conscience de la classe des travailleurs ne peut être une conscience politique véritable si les travailleurs ne sont pas habitués à réagir contre tous abus, toute manifestation arbitraire d’oppression, de violence, quelles que soient les classes qui en sont victimes … La conscience des masses laborieuses ne peut être une conscience de classe véritable si les ouvriers n’apprennent pas à profiter des faits et évènements politiques concrets et actuels pour observer chacune des autres classes sociales dans toutes les manifestations de leur vie intellectuelle, morale et politique … »

Le célèbre socialiste américain James P. Cannon (1890-1974) – membre du syndicat des Travailleurs Industriels du Monde (IWW), du Parti socialiste, puis du Parti communiste américain, et qui est devenu, plus tard, un proche collaborateur de Trotsky – trouvait que le Parti socialiste américain avait adopté une approche trop globale vis-à-vis des travailleurs noirs au début du XXe siècle. Pour Eugene Debs, dirigeant du Parti socialiste américain, il suffisait d’appeler les Afro-Américains à l’ « unité prolétarienne » au sens large. Il n’y avait aucune campagne, revendication ou approche spécifique relative aux questions directement liées à l’oppression spécifique dont étaient victimes les populations noires. En réalité, de nombreux travailleurs blancs regroupés au sein du Parti socialiste se méfiaient de la nature « réformiste » des campagnes et revendications spécifiques à la communauté afro-américaine visant à l’égalité. De plus, de nombreuses idées racistes avaient cours à l’intérieur même du Parti socialiste.

Dans son article « La révolution russe et la lutte des Noirs aux États-Unis », Cannon a expliqué la façon dont s’est opéré un revirement du tout au tout parmi la gauche à la suite de la révolution d’octobre 1917 en Russie. Les socialistes américains se sont inspirés de la théorie et de l’action de Lénine. Ce dernier défendait résolument le droit à l’autodétermination des nationalités opprimées en tant qu’outil visant à transcender les sentiments nationalistes et à activer l’unité de classe et la lutte socialiste au-delà des divisions nationales. Tirant les leçons de cette approche, le PC américain (malgré sa stalinisation), soucieux d’appeler la population noire à s’organiser dans le Parti communiste nouvellement fondé, a développé des revendications et du matériel spécifiques visant à la libération des Noirs et l’a incorporé dans son programme et dans ses activités. Grâce à cela, le PC a pu recruter des milliers d’Afro-Américains au cours des années ‘1920 à ’30, ce qui a permis au Parti de devenir une force importante et un point de référence pour la communauté noire pendant toute une période.

Le pouvoir du mouvement des travailleurs

Le mouvement de la classe des travailleurs en lutte a le potentiel de devenir la plus grande force de changement et, pour peu qu’il adopte un programme correct et construise l’unité, un tel mouvement peu devenir un point d’attraction pour l’ensemble des groupes opprimés qui peuvent, à leur tour, rejoindre le mouvement et y mettre en avant leurs revendications spécifiques. Durant Mai 68 en France, nous avons vu se réaliser une telle synergie. D’une part, il y a eu la lutte des étudiants sur les campus des universités françaises, frustrés par un establishment conservateur défendant une approche réactionnaire concernant les questions de genre. D’autre part, la classe des travailleurs s’est engagée dans une grève générale massive au fort potentiel révolutionnaire. La synergie de ces mouvements a créé une force sociale extrêmement puissante qui aurait pu (si la gauche avait été à la hauteur) briser le capitalisme français et jeter la base pour une transformation socialiste de la société en France et ailleurs. Nous avons également vu à l’œuvre une telle synergie lors de la grève des mineurs au Royaume-Uni en 1984-85 avec des femmes prolétaires, des groupes LGBT, des communautés noires et asiatiques qui se sont mis en mouvement.

Les socialistes et les marxistes doivent mener une lutte contre toutes les formes d’oppression et développer des revendications et un programme complet afin de maximiser le potentiel pour forger une telle synergie. En ce qui concerne l’oppression des femmes, les socialistes doivent, par exemple, participer aux luttes pour les droits reproductifs et sexuels, contre le sexisme dans les médias et contre la violence sexuelle, tout en luttant pour l’égalité au travail et contre l’impact de l’austérité sur les femmes. Une telle approche sera cruciale pour assurer que la majorité du nouveau mouvement féministe émergeant – aux contours encore mal définis – puisse être gagné à une position socialiste et combattre de manière efficace les racines de classe de l’oppression des femmes.

La radicalisation par rapport aux questions sociales

En Irlande, on a récemment vu s’opérer de profonds changements à propos de questions sociales, telles que le droit à l’avortement ou la légalisation du mariage homosexuel, en particulier en Irlande du Sud. Les jeunes du Nord comme du Sud sont de plus en plus radicalisés sur ces questions-là. La recherche d’une société plus progressiste, démocratique et laïque peut de plus en plus devenir une porte d’entrée pour les jeunes, en particulier les femmes et les LGBTQI, vers les idées de la gauche anticapitaliste et socialiste. Au niveau mondial, l’arrivée d’une nouvelle génération de féministes est une évolution progressiste positive. Parmi ces couches, nombreux(ses) sont ceux et celles qui se frayent un chemin à travers les théories de l’identité, de l’intersectionnalité et des privilèges. Tout cela est le signe d’une quête sincère, admirable et radicale de réponses pour parvenir à un changement sociétal.

Il est très important pour les socialistes d’entrer dans ce débat de manière sensible, de trouver une cause commune dans l’action et dans la lutte avec tous ceux et celles qui désirent lutter contre l’oppression. Il est également important de mener la lutte contre le système capitaliste – un système qui se caractérise par une inégalité croissante et qui porte en lui le racisme, le sexisme et l’homophobie depuis sa naissance. Un programme socialiste, qui organise la lutte des travailleurs pour que les richesses et les ressources en Irlande, en Europe et dans le monde soient dans les mains de la collectivité, sous contrôle démocratique de la population, est l’approche nécessaire si nous voulons créer les conditions qui nous permettront de mettre un terme à la pauvreté et à l’oppression.
 
     
   
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    . 2017-03-06 14:39    
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    Programme Communiste / famille 2017-03-06 15:23    
  -1/ Divorce facilité: 1 seul des 2 conjoints peut REPUDIER l'autre par simple décision individuelle... En cas de litige sur les modalités le conjoint répudié ou l'administration peuvent faire recours, pas contre le divorce lui-même, uniquement sur les autres questions...

-2/ INDUSTRIALISATION des TACHES MENAGERES...

-3/ Education des enfants dans des communautés EDUCATIVES et PEDAGOGIQUES cogérées par les parents et des professionnels...

-4/ Formation des adolescents dans des COMMUNES d'ADOLESCENTS supervisées par les parents et les professionnels
 
  Communiste  
    La haine des femmes se déguise en amour des prolétaires 2017-03-06 15:31    
  Quand la haine des femmes se déguise en amour des prolétaires

L’autre volet de la démonstration, de la tentative de division des femmes, consiste à agiter le chiffon rouge qui fait foncer la vachette conditionnée : après avoir prétendu que la libération n’intéresse pas toutes les femmes, à prétendre que l’oppression ne concerne pas toutes les femmes. Si en effet une catégorie de femmes peut être conçue comme non concernée, dès lors le critère de genre ne joue plus, et les féministes de genre masculin peuvent s’introduire dans le mouvement, et ce mouvement être vidé de son contenu politique : car qu’est-ce qu’un mouvement de libération des femmes, si le genre n’est plus pertinent ? Alzon, qui sait ce qu’il fait, ne s’embarrasse pas d’originalité, à laquelle il préfère l’efficacité. La clé de voûte de la division est le mot magique de « bourgeoises ».

Cette question a longtemps agité et divisé les mouvements de femmes, et continue d’ailleurs de le faire ; aussi est-on sûr de semer la perturbation en la soulevant. Les raisons n’en sont pas claires mais elles ont définitivement plus à voir avec la culpabilité des femmes qu’avec une quelconque réalité. En effet, personne ne connaît ces « bourgeoises » dont tout le monde parle. Ni les femmes qui dans les mouvements les « excluaient » d’avance, avant même qu’elles n’aient frappé à notre porte, ni Alzon qui ne les connaît que par ouï-dire, et quel ouï-dire ! Les écrits d’un auteur du XIXe siècle ! Qui sont-elles, qui les a vues ? Ces horribles femmes privilégiées qui sont nos ennemies de classe ? Et où les chercher, à quoi les reconnaît on : quelle est la définition opératoire d’une « bourgeoise » ? Sur ce point, personne ne semble à même de nous renseigner. Alzon en donne une définition qui est tout sauf opératoire, qui s’adresse à une essence ou à une situation abstraite, qui ne permet en aucun cas de déterminer si cette situation existe ou non, encore moins d’analyser le concret, qui pose plus de question qu’elle n’en règle : ce sont - seraient - des femmes « qui ont tout mais ne sont pourtant pas libres » (tribune libre du Monde, 1974). Non seulement cette définition ne permettrait absolument pas de reconnaître une « bourgeoise » si on la rencontrait, mais de toute évidence elle pose à son niveau même un problème : à moins d’entendre d’une façon spéciale et spécieuse ce que signifient « avoir » et « liberté », il y a contradiction dans les termes de la définition.

En tous les cas, si une telle situation paradoxale existait, quelles implications politiques pourrait-on en tirer ? A quel type d’allégeance ou d’engagement (ou de non-engagement) conduirait-elle ? Pourquoi et comment ? A cette question, personne ne répond. De même que la définition est paradoxale, ne se réfère à aucun groupe concret, et ne donne pas les moyens d’identifier un tel groupe, les implications politiques sont laissées dans le vague, procèdent de l’insinuation calomnieuse ou de l’affirmation gratuite, le plus souvent des deux, mais jamais de la démonstration.

Les mouvements de femmes ont-ils une vue plus précise de la question que nos amis mâles ? Point. Les débats sur le sujet ont toujours été entachés de l’abstraction et de l’illogisme les plus marqués, associés comme il est de règle à la passion la plus vive. Ainsi il se disait que les « bourgeoises »

- 1. n’étaient pas opprimées

- 2. étaient nos ennemies, car...

- 3. elles se « rallieraient à leurs hommes ».

La contradiction entre 1 et 3 ne semblait gêner personne, non plus le fait que l’on parlait pour des absentes, non plus le fait qu’on leur imputait un comportement futur - le « ralliement » - qu’on niait pour soi et que l’existence même des groupes d’où ces accusations étaient lancées démentait. Peut-être la plus grande ironie de l’affaire était-elle en effet que les femmes qui lançaient ces accusations se définissaient elles-mêmes comme « bourgeoises ». La contradiction entre cette autodéfinition, le fait que quoique « bourgeoises » elles se sentaient non seulement opprimées mais constituaient les mouvements de libération, et leurs pronostics, ne semblait nullement les déranger.

Un exemple manifeste du caractère mythique de la « menace bourgeoise » est donné par le fait que la seule référence concrète consistait en l’évocation horrifiée de Madame Pompidou. Or celle-ci ne constitue pas de toute évidence une catégorie à elle seule et d’autre part n’a jamais, pour autant qu’on sache, manifesté la moindre velléité d’entrer dans le mouvement, encore moins d’en subvertir les objectifs révolutionnaires. On aurait pourtant cru d’après la teneur de certaines discussions que cette éventualité était imminente et constituait le danger le plus immédiat auquel le mouvement dût faire face. Ce qui est intéressant dans l’affaire, c’est que la situation objective de Madame Pompidou - réputée une capitaliste entre les pires - n’entrait pas en ligne de compte : dans les groupes américains, Jackie Kennedy, dont la situation est différente, jouait le même rôle. Il est clair, et par le choix d’une individue unique dans les deux cas, et par le choix de la même individue, la femme du chef de l’État, dans les deux cas aussi, qu’elles avaient valeur de symbole. Mais ce qui n’est pas clair, c’est ce qu’elles symbolisent.

A mon avis, ce symbole et cette symbolisation sont le produit de la convergence de deux types de processus idéologiques.

I. La « menace bourgeoise » d’une part reflète purement et simplement une partie de l’idéologie masculine, du sexisme.

Celui-ci produit et se manifeste par, entre autres, le déplacement de la haine de l’oppresseur - le capitaliste - sur les serviteurs et possessions de celui-ci. La « bourgeoise » est la cible favorite des « révolutionnaires » mâles. Elle est beaucoup plus haïe que l’oppresseur réel, le « bourgeois ». Ceci à son tour correspond à trois processus distincts mais non contradictoires :

1. L’impuissance politique. Précisément le pouvoir réel de l’oppresseur, du bourgeois, le rend inattaquable, ou du moins non attaquable sans risques énormes. Il est plus facile, et plus payant aussi, de l’attaquer dans ses possessions, d’attaquer des personnes qui participent de sa puissance. D’une part, elles la manifestent, et les attaquer c’est s’attaquer à cette manifestation ; d’autre part, elles ne la possèdent pas, ce qui minimise les risques de représailles. Ainsi Eldridge Cleaver exprimait sa haine du pouvoir des hommes blancs sur lui en violant leurs femmes. Leur participation au pouvoir blanc consiste à en recevoir des miettes, des restes de table, mais surtout à être sous sa protection. Il peut sembler paradoxal de s’attaquer, même si les risques de représailles sont moins grands, à ceux ou à celles qui n’ont que des délégations d’un pouvoir qui se situe ailleurs, et non à ses détenteurs principaux. Mais précisément, c’est là que le bât blesse, car :

2. La détention du pouvoir est d’autant plus et non d’autant moins provocante que ce pouvoir, aussi minime soit-il, est perçu comme illégitime. Dans ce sens, le fait que les bribes de pouvoir détenues par les femmes de Blancs ou les femmes de bourgeois soient des délégations et ne soient pas possédées par elles en propre, joue non en leur faveur mais en leur défaveur. Le même fait qui devrait amener à exempter les femmes de bourgeois de l’attaque - le fait qu’elles détiennent leur peu de pouvoir d’une façon indirecte - les rend particulièrement odieuses aux autres opprimés. L’autorité qu’une femme de bourgeois peut exercer, sur des chauffeurs de taxi, des femmes de ménage, etc., est perçue comme illégitime précisément parce qu’indirecte.

3. Cette perception révèle deux choses :

- cette autorité est perçue comme allant à l’encontre de leur statut de droit : elle empêche qu’elles soient traitées comme elles devraient l’être, c’est-à-dire comme des femmes, ce qui à son tour révèle que le statut de femme est en droit incompatible avec une autorité quel conque ;

- cette autorité est perçue comme contradictoire donc illégitime parce qu’elle est dérivée, non de la source classique et considérée comme normale de l’autorité : la mainmise sur l’économie, mais de son contraire : du statut de possession d’un bourgeois.

II. Donc, précisément parce qu’elles sont des possessions,


- l’autorité des femmes de bourgeois est indue

- leur appropriation privée par les bourgeois est l’un des exemples de l’inégalité des classes et de l’oppression des prolétaires.

Rapter leurs femmes, c’est signifier aux bourgeois qu’on n’accepte pas leur accaparement des biens de ce monde, et procéder derechef à un début de redistribution. L’accès égal aux femmes continue d’être une revendication implicite du sentiment communiste populaire (des hommes) cent ans après la mise au point de Marx, qui dans son innocence croyait ce sentiment le fait des seuls bourgeois ! Mais cette mise au point ne peut rester qu’un vœu pieux. Cette conception de l’égalitarisme continue de sévir - comme un article publié dans un hebdomadaire gauchiste le prouve (lettre de Mohamed dans Tout (1971) - et continue de manifester que les femmes sont considérées comme des biens.

Donc les attaques contre les « bourgeoises » révèlent en négatif la conception populaire de l’ordre social, de ce qu’il devrait être. L’indignation des communistes, des prolétaires, des Noirs, des Algériens, bref des opprimés de genre masculin, que cet ordre ne soit pas respecté dévoile ce qu’il est :

- les femmes doivent être également partagées ;

- il n’y a pas de raison pour que leur « qualité » de possession de certains hommes, qui manifeste l’accaparement, les soustraie de surcroît à certains traits de leur condition « normale ».

Mettre la main au cul d’une « bourgeoise », comme de toute autre femme d’ailleurs, n’est pas un plaisir ni une pulsion sexuels, on s’en doute. C’est une façon de la rappeler, et de se rappeler, au sens de la hiérarchie « vraie ». Pour les metteurs de main au cul et pour les hommes en général, l’appartenance de sexe doit l’emporter sur « l’appartenance de classe ». C’est ce que manifeste l’indignation provoquée par les instances où elle ne l’emporte pas : où une femme, en qualité d’épouse de bourgeois, donne des ordres à un homme ; ce que manifestent les injures agies, écrites ou parlées adressées à ces femmes.

L’indignation provoquée par la mitigation du statut de sexe par le « statut de classe » révèle que le genre est conçu comme devant l’emporter sur la classe. Il est donc clair que l’hostilité vis-à-vis des « bourgeoises » est due au sentiment qu’elles ne sont pas à leur place, qu’elles sont des usurpatrices (en sus d’être des objets indûment appropriés). Cette hostilité est donc fondée sur le contraire de la « théorie » qui la rationalise. Cette théorie dit que les femmes de bourgeois sont « bourgeoises », c’est-à-dire oppresseuses, avant d’être femmes c’est-à-dire opprimées, et qu’elles sont haïes à l’instar de leurs homologues mâles précisément en raison de ce que leur classe, leur qualité d’ennemies, l’emporte sur leur genre. Or, au contraire, si les « pouvoirs » des « bourgeoises » indignent, ce n’est pas parce qu’elles sont perçues comme des bourgeois, mais parce qu’elles sont perçues comme n’étant pas des bourgeois - et ne devant pas en être. Ce qui indigne dans le fait qu’elles exercent ou semblent exercer certaines prérogatives bourgeoises, c’est qu’elles les exercent indûment, qu’elles usurpent une position. Et non seulement elles l’usurpent, posent aux bourgeois et ainsi se dérobent à leur traitement « normal » ; mais c’est justement parce qu’elles sont possédées par des bourgeois, parce qu’elles sont des possessions et non des bourgeois qu’elles peuvent poser aux bourgeois et nier qu’elles sont des possessions !

Ainsi les attaques menées contre les « bourgeoises » au nom d’une conscience « de classe » - pour laquelle la classe l’emporterait sur le genre - révèlent-elles une conscience diamétralement opposée, pour laquelle :

- les femmes de bourgeois sont perçues (correctement) comme n’appartenant pas à la même classe que les hommes (y appartenant non en tant que sujets mais en tant qu’objets) ;

- les femmes de bourgeois sont perçues comme étant femmes avant que d’être « bourgeoises » ;

- le genre - ce qui est dû à tous les hommes par toutes les femmes - doit l’emporter sur la classe.

La haine des « bourgeoises »... fondement du féminisme masculin

Quand on sait quelle culpabilité, quelle oppression (voir plus bas), sont à l’origine du « mythe de la bourgeoisie » chez les femmes, on réalise à quel point il est odieux de la part d’un homme de les renforcer ou tout simplement de s’appuyer sur elles. Mais après tout, Alzon (1973) n’est pas vraiment libre de le faire ou de ne pas le faire : il suit le mythe dans sa version masculine, c’est-à-dire pour des raisons qui ne sont pas la haine de soi mais la haine de l’autre ; on retrouve dans son exposé toutes les attitudes masculines exposées plus haut.

La première indication que nous avons affaire à un mythe est l’irrationalité totale de ce qu’on n’ose pas appeler une argumentation. S’appuyant sur une lecture personnelle d’Engels, Alzon introduit une distinction parfaitement arbitraire entre « oppression » et « exploitation ». Non que celle-ci ne nous soit familière, mais on sait qu’elle ne veut rien dire sinon que le locuteur ou la locutrice exprime ainsi, en termes qu’il ou elle estime plus polis, que l’oppression des femmes est « secondaire ». Cette distinction est donc une sorte d’injure raffinée, mais on ne s’attend certes pas à voir tout un pamphlet basé sur et consistant uniquement en une variation sur ce thème. On attend donc autre chose d’Alzon, d’autant plus qu’il annonce ça au début en se frottant les mains avec l’air de celui qui a trouvé un truc vraiment original et dont toute la bouille vous dit : « Vous allez voir ce que vous allez voir ! » Mais non, rien. On ne voit rien. Alzon ne définit aucun des deux termes, ce qui va rendre leur distinction difficile : mais il s’en fout, de cette difficulté, car il n’essaie même pas de justifier la distinction. On pourrait penser que cette distinction, cette « idée », bonne ou mauvaise, prouvée ou non, puisqu’elle ouvre, introduit et justifie l’existence du pamphlet, va en sous-tendre la suite, parcourir la « démonstration » entière. Mais non : il l’abandonne derechef, juste après l’avoir mentionnée, et n’en reparlera plus. Pourquoi ? C’est qu’elle a servi son propos : tenir lieu de semblant de formulation théorique à l’éternel mythe, à la division entre « bourgeoises » et « travailleuses ».

Qu’il s’agisse d’un mythe est encore manifeste dans le fait qu’il ne se réfère jamais à aucun groupe social concret. Pour décrire cette catégorie qu’il dit exister aujourd’hui, il utilise en tout et pour tout une citation de Paul Lafargue, né et mort au XIXe siècle. Ceci ne nous éclaire pas beaucoup sur qui sont ces « bourgeoises », sur ce qu’elles font, sur où on les trouve (apparemment, lui ne les a pas trouvées, sinon pourquoi Lafargue...). Apparemment encore, ce ne sont pas des femmes de « bourgeois » au sens marxiste puisque leurs maris non seulement travaillent mais tirent leur revenu de ce travail. Il ne s’agit donc pas de possesseurs des moyens de production percevant la plus-value. Ou la plus-value a disparu sans que je m’en aperçoive, ou bien Alzon utilise « bourgeois » pour signifier « cadres » et ne s’en excuse ni ne s’en explique. Mais il a d’autres chiennes à fouetter, c’est peut-être là son excuse.

Ces bourgeoises ne font rien, vous entendez strictement rien, sinon d’aller à des cocktails. Là, je reconnais bien la description que tout le monde donne des Odieuses Oisives, mais je n’y reconnais personne que j’aie jamais rencontrée, ni qu’Alzon ait jamais rencontrée, étant socialement exclus de ces milieux comme les autres petits-bourgeois. D’abord, les sociologues, dont moi, dont Alzon, n’ont aucune chance de jamais pouvoir pénétrer ou enquêter dans les milieux où ces créatures fabuleuses risqueraient de se trouver. Tant que ses sources d’information restent celles de tout le monde c’est-à-dire France-Dimanche et une opinion de Monsieur Lafargue, Paul, il serait plus sage, sinon plus honnête, de se taire. D’autre part, le peu qu’on sache conduit à penser que des femmes qui ne font strictement rien, d’autant que la plupart ont des enfants, ça n’existe pas, pour la bonne raison que c’est impossible (sans ou avec une ou même des domestiques, comme les intéressées le savent et le diraient si on le leur demandait).

Mais qu’importe à Alzon l’absence d’information sur ces créatures mythologiques, qu’importe même que rien ne prouve qu’elles existent ! Ce qui compte pour lui ce sont les raisonnements auxquels il va pouvoir se livrer sur ce groupe mythique, et aux dépens des femmes de chair et de sang. Par exemple, leurs maris ont été définis comme des travailleurs mais leurs femmes sont des bourgeoises. Qu’importe encore la contradiction ? Ce qui compte ici, c’est bien de marquer la différence entre les maris qui peinent et les femmes oisives que les premiers entretiennent à la sueur de leurs fronts (c’est sans doute pourquoi ils ont été décrétés « travailleurs » : si les susdits maris entretenaient leurs femmes à la sueur de leurs dividendes, la conclusion d’Alzon manquerait singulièrement d’impact).

On reconnaît là la théorie vulgaire selon laquelle les femmes « à la maison » sont « entretenues à ne rien faire » : ne gagnent pas leur vie, bref ne méritent pas leur pitance. Le féminisme a porté un rude coup à cette vision des choses. J’ai montré que le travail ménager est un travail et que l’entretien, loin d’être un cadeau, est une forme de rémunération inférieure en nature - non en montant - au salaire. Alzon n’y a rien compris et le démontre abondamment par la suite ; mais ceci sort de mon propos. L’important c’est que, sans l’avoir compris, il l’accepte. Pourquoi ? Parce qu’en l’acceptant, en « accordant » à certaines femmes - merci Monsieur - qu’elles sont exploitées, et en le refusant à d’autres, il trouve une nouvelle base, plus habile, plus « féministe », pour le même vieux projet : diviser les femmes. Certes, ce « refus » d’accorder la qualité d’exploitées à certaines femmes provient en partie de son incompréhension de ce qu’est l’exploitation domestique mais elle provient surtout de son propos politique qui à son tour est la cause de son incompréhension.

Il n’a admis la théorie de l’exploitation domestique que pour pouvoir, en en déniant l’application à certaines, mieux diviser les femmes. En effet, en ce qui concerne les « bourgeoises », il reprend la vision idéologique selon laquelle l’entretien fourni par le mari est un cadeau, donné contre rien. Sans compter qu’en ce qui concerne les « travailleuses », il voit leur exploitation en termes quantitatifs : comme consistant en la différence - qu’il postule négative - entre la valeur vénale de l’entretien et la valeur vénale du salaire qu’elles pourraient - où, comment ? - percevoir. La femme travaille plus que le mari et consomme juste autant : la femme est « volée ». Voilà l’exploitation pour Alzon ; donc, si, tout restant inchangé, les femmes mangeaient plus que leurs maris, le problème serait résolu. Mais, ou bien « l’entretien » est toujours un concept idéologique ou bien il ne l’est jamais ; on ne peut pas le démystifier à moitié.

Mais encore une fois, qu’importe à Alzon. Son propos est d’amener cette véritable perle, accrochez-vous : dans la bourgeoisie ce sont les femmes qui exploitent leurs maris ! A ce compte, les enfants « exploitent » leurs parents, les conscrits « exploitent » l’Armée, les vieillards « exploitent » l’hôpital. Il n’explique pas comment ces maris qui sont « dominants » peuvent être en même temps exploités, ce qui est un paradoxe logique et serait, si cela existait, une occurrence absolument unique dans l’histoire de l’humanité (et si cela existe, eh bien, ils l’ont mérité parce qu’ils sont vraiment trop bêtes ; à leur place j’utiliserais un peu de mon pouvoir pour faire cesser cette intolérable exploitation). Mais cette énormité est une vétille aux yeux de qui a transformé la dépendance économique des femmes en exploitation par elles exercée. Aussi Alzon n’est-il pas là pour résoudre ce mystère. Ayant dit, il procède, car son propos n’est pas de justifier des propositions aberrantes, donc injustifiables, mais simplement de trouver des insultes inédites à lancer aux « bourgeoises ».

Mais, hélas pour lui, sa passion est trop vive, elle l’entraîne plus loin qu’il n’aurait voulu : à se démasquer. En effet, pour « mieux prouver son point », l’oisiveté, donc selon lui, la non-exploitation des « bourgeoises », Alzon les compare à des prostituées de luxe. Il révèle ainsi l’étendue de sa compréhension de l’oppression des femmes : pour lui, ce n’est pas le client, comme on le croirait, qui exploite la prostituée mais la prostituée qui exploite le client, et la qualité de son « féminisme ». Dire que les « bourgeoises » sont des prostituées de luxe, c’est pour des féministes dire qu’elles sont bien des femmes exploitées comme les autres. Pour Alzon c’est dire le contraire, puisque c’est le nœud de la « théorie » selon laquelle ces femmes exploitent leurs maris. En effet il utilise cette comparaison comme un argument imparable pour prouver leur différence d’avec les autres femmes. Or ce n’est certainement pas en tant que prostituées que les « bourgeoises » diffèrent des autres femmes.

Alors pourquoi Alzon a-t-il cru cet argument décisif ? Les prostituées de luxe diffèrent bien des autres femmes, d’un certain point de vue. Mais ce n’est pas d’un point de vue féministe. Alzon pense « prouver », en les traitant de prostituées de luxe, que ces femmes sont non exploitées donc politiquement inférieures aux autres. Or, c’est précisément sur ce point qu’elles sont semblables aux autres. Alzon révèle ainsi que son point de vue, non seulement n’est pas féministe, mais est antiféministe. Car le point de vue d’où ces femmes sont appréhendées d’une façon péjorative, c’est le point de vue de l’ouvrier qui traite la « bourgeoise » de « salope ». En termes « universitaires », Alzon dit la même chose : qu’est-ce qu’elles se croient, ces femmes qui sont à moi inaccessibles, qui ne sont pas (par moi) opprimables, alors qu’elles sont des putains comme les autres !

Le seul point de vue d’où les assertions d’Alzon sur les « bourgeoises » sont compréhensibles, le seul point de vue d’où elles peuvent être émises, c’est celui du sexisme : pour lequel il est inadmissible que certaines femmes échappent ou aient l’air d’échapper, même en partie, au sort commun ; le point de vue des hommes indignés de voir leur privilège de sexe - en particulier l’accès sexuel à toutes les femmes - mis en échec par des « privilèges », plus exactement des protections, de classe ; car le pire pour eux est qu’ils savent que ces « privilèges » sont dérivés de, obtenus par une oppression de sexe : par la prostitution, la même que celle dont ils espéraient bénéficier, mais réservée à des hommes dominants. Ce n’est pas le point de vue de quelqu’un qui réclame la fin de l’oppression des femmes, mais au contraire celui de quelqu’un, de la majorité des hommes, qui réclame l’application totale - sans exemptions ni mitigations - à toutes les femmes sans distinction, du sort des plus opprimées. C’est le point de vue des « partageux » sexuels, ceux qui veulent que cesse la distribution inégale des femmes.

Cette haine des « bourgeoises » n’est pas, de toute évidence, provoquée par l’amour des femmes et de leur libération. Mais ce n’est même pas une haine limitée à une catégorie particulière de femmes. C’est la haine de toutes les femmes. Les « bourgeoises » ne sont particulièrement visées que dans la mesure où elles semblent échapper partiellement à l’oppression, ou à certaines oppressions, ou à l’oppression par certains hommes. La haine active est bien réservée pratiquement aux « bourgeoises » », à celles qui paraissent bénéficier d’un statut d’exception, d’une exemption scandaleuse. Mais que cette exemption supposée suscite l’indignation et la haine à l’égard de ses « bénéficiaires » montre quelle est la condition seule jugée convenable aux femmes : la seule qui n’éveille pas l’hostilité est une situation d’oppression totale. Cette réaction est classique dans les annales des relation entre groupes dominants et dominés, et a été amplement étudiée dans le Sud des États-Unis en particulier. La bienveillance paternaliste des Blancs pour les Noirs « qui connaissent leur place » et y restent se transforme curieusement en une fureur meurtrière quand ces Noirs cessent de connaître leur place. Les mouvements féministes américains ont aussi analysé les réactions masculines aux « uppity women », littéralement les femmes qui ne baissent pas les yeux.

Les fameuses « bourgeoises » ne sont pas de ces femmes « arrogantes » : des femmes qui contestent leur rôle, mais plutôt des femmes à qui une soumission classique à un homme vaut en retour, quand cet homme appartient à la couche supérieure de son sexe, quand cet homme domine d’autres hommes aussi bien que des femmes, une protection contre ces autres hommes. Ceci est vécu, comme je l’ai dit plus haut, comme une anomalie, comme une transgression de la règle idéale qui devrait être la soumission de toutes les femmes à tous les hommes, et d’autant plus outrageante qu’elle est le résultat de l’obéissance à cette règle. L’attachement à cette norme est rarement conscient, encore plus rarement verbalisé chez les intellectuels de gauche. Il n’est révélé que négativement par l’indignation que sa transgression suscite en eux.
 
  Christine Delphy  
    Féminisme pas l' illusion gauchiste stratégiste 2017-03-07 00:24    
  Inconscient féminin contre productif et misère de l'intellectualisme petite-bourgeoise de Delphy qui rompt de plus en plus avec le matérialisme  
  Féminisme de combat  
    La Décence, Chèr-E-S Blanc-He-S… 2017-03-07 10:14    
  [ Edit: Je n’ai pas besoin que l’on m’explique l’esclavage, je suis afro-descendante, mes ancêtres étaient de esclaves et j’ai pris la peine de me renseigner sur le sujet parce que je me sens concernée.

Faire une digression sur le sujet en pointant que dans d’autres cultures, l’esclavage a existé sans même se décentrer de notre vision occidentale ( oui il y a une différence entre prisonnier de guerre/ personne payant ses dettes / personne considéré comme un objet pouvant rapporter de l’argent, ce sont les 3 statuts globaux de l’esclavage et non l’esclavage n’est pas inhérent à l’humanité, il existait et existe des cultures où il n’y a pas d’esclavages.), comme si ça aller effacer l’horreur de la traite négrière par des argumentations à base » c’est manichéen », c’est raciste, encore plus lorsque c’est en utilisant l’esclavagisme chez les arabes ou chez les juifs, c’est du notallwhite servi sur du racisme anti-arabe ou de l’antisémitisme. ça n’efface rien du tout, et vous essayez juste de vous déculpabiliser. Je vous renvoie à l’article qui va être publier prochainement » pourquoi votre argument de l’esclavage irlandais est merdique », qui approfondira cette énième tentative immonde de minimiser la traite négrière.

Et pour mettre les choses au clair: la traite négrière n’était pas motivé par le racisme. Mais par l’appât du gain ( ne pas payer des gens pour faire le sale boulot, quoi de plus rentable?), c’est du capitalisme.

Tout-e personne faisant cette digression verra son commentaire supprimé. Ne nous faites pas perdre notre temps, et le votre par la même occasion. ]

(Dans cet article, je vais aborder des attitudes auquel je suis confrontée continuellement. Ne vous en déplaise, oui ça parle de vous les blanc-hes. Les allié-es en carton, et seulement de ces personnes-là. TW : pouvant choquer l’ego fragile de blanc. Le cookie ci-dessous est celui que vous n’aurez pas en lisant cet article.)

Avant toute chose, je mets une définition claire et nette de ce qu’est le racisme : le racisme est une oppression institutionnelle et systémique subie par les racisé-e-s. Elle est le résultat de l’esclavage et de la colonisation, d’une domination économique, culturelle et politique où les blancs sont privilégiés. (Les fervents défenseurs du racisme anti-blanc go cry away, où je me délecterai de vos larmes). Il n’y a pas de racisme individuel qui pourrait justifier le « racisme anti-blanc ».

La posture d’allié-e si décriée, est pourtant utile. Diffuser la parole des concerné-es est le plus long, le plus difficile et pourtant l’essentiel du travail. Oui, mais voilà : ça ne se résume pas qu’à ça. Et quand il s’agit d’être allié-e pour lutter contre le racisme… il y a du travail. Je vais donc, dans un premier temps, faire un rappel de ce qu’est le rôle de l’allié-e que j’illustrerai avec des exemples, vécus. Cet article sera publié en plusieurs parties. Voici la première.

Rappel : un-e allié-e est une personne non-concernée par une discrimination qui soutient les concerné-e-s dans leur lutte contre cette discrimination.

La question est donc comment être un-e bon-ne allié-e quand il s’agit de racisme ?

Accrochez-vous (ça ne va pas être agréable, beaucoup ont un ego fragile). Je vais donc lister ce qu’il ne faut SURTOUT pas faire et qui est pourtant le plus répandu.

Le « parler petit nègre »

(J’ai repris le terme utilisé par Frantz Fanon, faute de trouver mieux.)

Le « parler petit nègre » caractérise ces manières méprisantes, oppressives et condescendantes que vous avez lorsque vous vous adressez à nous. Les mécaniques oppressives citées après sont à y inclure. La psychophobie latente dont nous pouvons être accusé (« faire des fixettes », être « obsédé-e » par le racisme… c’est validiste.) quand nous parlons de racisme. Refuser de nous croire quand nous disons que telle personne est raciste. Comme si nous avions besoin de vos validations. Ne pas prendre en compte nos vécus sur ce sujet, pour couiner sur notre violence (Un mythe répandu colonialiste : « les indigènes, ces personnes sauvages et violentes ». C’est le même schéma.). C’est se plaindre de nos emportements, parce que « nous sommes déraisonnables » (implicitement « Aaaah ces racisé-e-s incapables de se contrôler », le bon vieux mythe du colon qui sait mieux que les esclaves ce qu’yels veulent elleux-mêmes, ça vous parle ? C’est la même manière de faire. Honte à vous.).

Venir par pitié ou par culpabilité en nous disant : « Je comprends ta colère mais… » Stop ! Vous ne pouvez pas comprendre ma colère parce que vous ne comprenez pas comment je vis le racisme, alors ne le dites pas. Le « mais » qui est là pour nous recadrer est oppressif. J’y reviendrai plus tard. C’est s’énerver bruyamment des actes racistes visibles (alors que vous n’êtes pas capables de faire votre introspection), en prenant donc encore la place, notre espace de parole sur ces sujets…etc.

« L’appropriation culturelle est un sujet passionnant… » je m’arrête là : Ce qui est un « sujet passionnant », on le vit. Au quotidien. Si c’est pour en discuter comme un scientifique tout-puissant qui se penche sur le sujet du racisme par curiosité malsaine et sans aucune empathie, ce n’est pas la peine, allez voir ailleurs.

Le whitesplaining

Whitesplaining : expliquer le racisme à une personne concernée.

Aaaah le whitesplaining. Le plus prévisible, ennuyeux et indécent des procédés. Quelques pistes pour éviter de faire du whitesplaining :

– N’utilisez pas une divergence d’opinion dans un débat entre plusieurs personnes racisé.e.s pour appuyer vos arguments. C’est mesquin et fallacieux. Nous ne sommes pas un groupe avec un avis unanime. C’est nier nos identités, nos parcours, nos individualités. C’est oppressif donc raciste (le racisme n’a pas besoin d’être « conscient », et la plupart du temps ne l’est pas).

Exemple : « Xxxx, merci ! Enfin quelqu’un qui comprend la différence entre racisme institutionnel et racisme individuel »

Il n’y a pas de racisme individuel qui justifierait le mythe du « racisme anti-blanc ».
La « caution racisée » pour appuyer vos arguments, c’est raciste. Vous n’avez pas à utiliser l’avis d’un-e concerné-e à votre avantage. Jamais. C’est oppressif et fallacieux. C’est raciste. Je vais plus le développer.
La caution « antiraciste » : on connaît tous les « je ne suis pas raciste, j’ai un ami arabe/noir » ou « mais Xxx
qui est noir/arabe/asiatique, il ne dit pas ça ». Utiliser la parole d’un-e concerné-e pour vous conforter dans vos opinions c’est oppressif. Si vous avez un minimum de considération, comprenez que nous ne sommes pas toujours d’accord entre nous, mais ça ne vous donne pas le droit de nous utiliser pour vous conforter dans votre place de privilégié-e. Cependant, cette technique peut être utilisée de manière plus vicieuse.

Exemple : Suite à une discussion sur le white-passing (personne racisée, probablement métisse qui a l’air physiquement d’un-e blan-che, lui conférant des privilèges. Cependant, yel n’échappe pas au racisme), une personne concernée explique que le rôle des personnes en white-passing est de relayer la parole des personnes racisées ne l’étant pas. Quelques jours plus tard, une raciste utilise cet “argument“ pour clôre une remarque juste à propos du terme « racisée ». Pourquoi est-ce problématique ? Mise en hiérarchie de qui est la mieux placée par une dominante. C’est oppressif. Ce n’est pas à vous, les blanc-hes, de départager les débats. Ce n’est pas à vous de distribuer les points et de décider qui est la mieux placée pour parler. Détourner une parole de son sens originel, c’est le mécanisme de la caution : diviser en profitant de notre diversité pour nous la reprocher. Dois-je préciser que ça pue ? Je préfère le dire, c’est à croire que beaucoup ne connaissent pas la décence. Le racisme nous aliène tou-te-s. Il arrive donc que des personnes concernées ne soient pas déconstruites et appuient des propos racistes. Il arrive aussi que des personnes ne puissent pas ou choisissent de ne pas se déconstruire, c’est leur choix. Mais si une autre concernée vous le reproche et que vous êtes appuyé par des personnes racisées ça ne signifie pas que vous êtes exempt de remise en question. La masse qui adhère à vos propos n’est pas un argument.

– Ne parlez pas à la place des concerné-e-s. Juste non.

Exemple : « xxxx, au vu de ce que tu as fait, yyy est mieux placé pour venir en parler »

Mise en hiérarchie de qui est la mieux placé-e par un-e dominant-e. C’est oppressif et fallacieux. Et c’est une attitude de colon, ces personnes qui savent tout mieux que tout le monde.
Vous n’avez pas à distribuer les points, ni à décider de qui est le mieux placé pour parler, pour s’énerver.

Les White tears

(Est-ce que quelqu’un voudrait penser aux blancs, s’il vous plaît ?)

Les white tears : monopoliser l’espace quand il s’agit d’aborder le racisme pour… pleurer sur sa condition de blanc. Un autre incontournable.

Exemple : Suite à plusieurs commentaires racistes : « Ça ne sert à rien, on a beau s’excuser, ça ne vous conviendra jamais ». Si on vous dit que ça ne convient pas, c’est que l’interlocuteur voit votre mauvaise foi. Ne nous prenez pas pour des idiot-e-s. Le racisme est un sujet important, ce n’est pas un sujet sur lequel vous avez le droit d’être léger, surtout pour s’excuser. Votre ego de blanc-he n’est pas le plus important, alors que nos ressentis face à vos propos racistes, vous n’en avez rien à faire. La réciprocité, voyez-vous.

Comment s’excuser ?

On présente ses excuses. Réellement. Et rapidement. Le faire de mauvaise grâce se verra. Et donc ne sera pas pris comme des excuses sincères.
On ne se dédouane pas derrière avec des justifications pour au final… ne pas s’excuser. -> À bannir « je m’excuse mais.. ».
On ne formule pas de manière à insinuer que c’est la faute de l’interlocuteur. Ce n’est pas s’excuser. -> À bannir « je m’excuse si… ».
On prend réellement en compte le ressenti de l’interlocuteur. Oui, c’est possible !

Autre exemple : Suite à une explication sur pourquoi le racisme anti-blanc n’existe pas, un long commentaire où une personne racisée détaille chaque acte discriminant qu’elle subit. La réponse de l’interlocutrice blanche ? « C’est raciste de parler de “babtou“ (qui désigne tout simplement les blancs), c’est faire le jeu du FN. » Une personne vient de vous décrire son quotidien, et celui-ci est difficile. Rangez votre égo, nous haïssons (et nous essayons de le changer) le système. Pas vous particulièrement, même s’il faut reconnaître la contribution individuelle de chacun dans celui-ci. De plus « c’est faire le jeu du FN », c’est du chantage. Big news : Ce n’est pas vous qui décider des modalités. Si « un allié » préfère se vexer à ce terme plutôt que de se remettre en question, on s’en passe allègrement.

Le chantage

Quelques exemples typiques pour mieux comprendre:

« Je suis cultivé-e, j’ai lu Frantz Fanon donc je comprends mais si vous refusez d’admettre avec d’autres que le racisme anti-blanc n’existe pas, yels iront voir le FN… »
(Soupir)

Chèr-es blanc-hes. Arrêtez de nous dire comment mener nos luttes. Nous ne sommes pas à votre service. Nous savons quoi faire, nous sommes grand-e-s. Vous est-il arrivé de penser que ce genre de remarque, on les a entendu, lu 100 00 000 fois ? Non ? Maintenant, vous le savez. Et vous arrêtez.

Phrase du troll typique :

« Je suis d’accord mais (pour dire en fait qu’yel n’est pas d’accord) ».
–> Si vous n’êtes pas d’accord dites-le directement. Nous n’avons pas de temps à perdre avec votre hypocrisie stylistique. Parce que ça ne tourne pas autour de vous, vous savez ?

Si ces personnes préfèrent aller voter FN que de se remettre en question ce n’est pas une grande perte, ce n’est que mon avis.
Edit : la petite touche de classisme “j’ai lu Fanon“ me fait doucement rire. Y’a pas que lui comme référence, le saviez-vous ? Les sœurs Nardal, qui ont créé l’intersectionnalité et ont participé au mouvement de la négritude, on les a oubliées, je me demande bien pourquoi…

« Soyez pédagogues ! Au lieu d’être agressives ! Vous verrez que plus de monde adhérera.»
La pédagogie, c’est quoi ? Une personne en position de domination par des connaissances théoriques qu’elle diffuse. Mais.. Nous ne sommes pas en position de domination. Il s’agit de nos vécus. Énorme différence. Prenez le temps d’écouter, ça peut être intéressant, la modestie, l’ouverture d’esprit et l’empathie.
Encore une fois : Vous n’avez pas à nous dire comment faire. Ça ne se fera pas à vos modalités. Puisque vous n’êtes pas concerné-es. C’est tout.
Puisqu’il s’agit de nos vécus, bien sûr que nous pouvons être sensibles. Nous avons autant le droit que vous d’être faillibles, d’être des êtres émotionnels. En disant ça vous nous niez ce droit, celui d’être humain. On est là pour changer les choses. Pas pour vous faire de la lèche. Le privilège de ne pas être atteint par cette discrimination, vous permet de rester calmes. Quand il s’agit de racisme, ce n’est pas notre cas. Nous avons chacun-e nos limites, nos caractères. Mais n’attendez pas de nous de tendre l’autre joue.

Nous ne sommes pas vos parents. Il y a pleins de ressources sur Internet grâce au travail de la part de concerné-es, recherche qui nous est essentielle et qui vous prémâche tout le boulot. Vous pouvez vous renseigner par vos propres moyens. Et en demandant correctement, pas quand on est énervé-e-s…
Nous ne sommes pas là « pour donner envie »…ce n’est pas du marketing, vous n’êtes pas en position de négocier, vous n’êtes pas touchés par le racisme.

« Vous restez en non-mixité ? Mais c’est communautariste ! Comment voulez-vous qu’on s’y intéresse ? »
Chèr-e-s blanch-e-s : les premiers communautaristes…c’est vous. Dans les médias français, combien de journalistes racisé-es par rapport au nombre total de journaliste ?

Combien de films avec des protagonistes racisé-e-s par rapport au nombre de protagonistes sur le nombre de films qui sortent tout court ?

Combien de mannequins racisé-e-s publiés par rapport au nombre de mannequins publié au total ? (et je peux continuer ainsi très longtemps)

Comment expliquer qu’étrangement plus la classe sociale est aisée, moins il y a de personnes racisé-e-s dans cette classe ?

Combien de fois le racisme est-il abordé comme thématique (toujours à notre désavantage, qui plus est) ?

Vous savez la réponse. Il y a une écrasante majorité de représentation pour les blancs. Les plus aisés sont les blancs, parce que privilégiés. (Je ne nie pas qu’on puisse être blanc et pauvre. Je précise qu’il y a plus de pauvres racisé-e-s que de pauvres blancs. Étrangement. Quelle coïncidence !)
Communautariste, dites-vous ? Je vous retourne le compliment.

Encore une fois : ne nous dites pas quoi faire.

« Dans chaque lutte, les allié-es sont nécessaires »
Ça peut-être un avantage, mais ce n’est pas nécessaire.
Ça induit une mécanique fallacieuse où l’on devrait accepter les plus médiocres, parce qu’yels sont “nécessaires“. Or, nous n’avons pas non plus envie de subir une énième fois des agressions dans un espace où yels s’estimaient relativement bien, parce que vous vous estimez essentiels alors que vous ne voulez pas vous remettre en question. On peut s’en passer aisément.

Le Tone Policing

« T’es agressive ! »
« Pourquoi être si violente, c’est dommage.. »
« J’aime beaucoup te suivre, mais tu es très dure dans ta façon de t’exprimer.. »
Un incontournable. Le plus courant même. J’explique : le tone policing (police du ton en français) c’est donc reprocher à quelqu’un sa manière de s’exprimer pour annuler tous les arguments qu’yel a expliqué avant, ou pire, expliquer quand et comment une personne concernée doit s’énerver au nom du « pacifisme », ou d’une espèce de chantage où l’interlocuteur de mauvaise foi, ne prend pas en compte les arguments d’une personne à cause de son ton.

Le problème ? C’est que le fond vaut au moins autant que la forme, pour un propos. Dénigrer le fond parce que la forme ne vous “convient“ pas, c’est un caprice. La non-violence c’est aussi ne pas provoquer les concernées (les personnes qui s’expriment maladroitement sont donc pas visées). Il y a plusieurs degrés de violence, notamment la violence insidieuse et la violence clairement posée. S’étonner de voir quelqu’un s’énerver alors que vous l’avez cherché…c’est se foutre du monde. Ne pas chercher la base du problème pour pleurer sur les conséquences, c’est facile, trop facile. Oui nous nous énervons, à des moments différents, pas de la même manière, certain-es ont plus de tact, d’autres non, et d’autres ont plus ou moins de patience, c’est comme ça. Nous n’avons pas à être “parfait-e-s“. Parce que nous sommes humaines (Oui c’est redondant, mais y’en a qui comprennent pas ça). C’est notre droit autant que le vôtre de s’énerver, d’en avoir marre, de ne pas vouloir expliquer… Respectez-le, vous qui êtes si prompts à nous le reprocher et à l’utiliser comme argument pour vous défendre ensuite (comment dit-on déjà ? l’hôpital qui se fout de la charité). À aucun moment vous n’êtes les mieux placés pour nous dire quand et comment s’énerver. Aucun. Se permettre ça, c’est oppressif. La remise en question n’a jamais signifié vous caresser dans le sens du poil.

clemence1_coul

NB : Arrêtez d’utiliser MLK pour l’opposer à Malcom X et nous silencier. Idem pour Césaire et Frantz Fanon. Pour votre culture personnelle je vous invite à lire « Why we can’t wait » de MLK. Les deux premiers cités ont été amis vous savez ? Les injonctions au pacifisme alors que les grands leaders du pacifisme ont tous été assassinés, autrement dit rattrapés par la violence, c’est une vaste blague. Le pacifisme ne fonctionne que si toutes les parties respectent cette manière de faire. Dans une société basée sur la violence, j’ai un énorme doute sur son efficacité. Et de toute façon, vous n’avez pas à nous dire comment mener nos luttes. Nous ne cherchons pas une validation de votre part.

pour illustrer, je conclus ce paragraphe avec une citation de Malcom X:

» Q: êtes-vous d’accord avec la politique de non-violence de MLK?

Malcom X: Je ne crois en aucune forme de non-violence. Je crois qu’il est possible d’être non-violent avec des personnes non-violentes. Mais lorsque vous avez affaire à des ennemi-e-s qui ne connaisse pas la non-violence, en ce qui me concerne, je pense que vous perdez votre temps »

Les derailings

Faire des derailings : synonyme français : digression, faire un hors-sujet par rapport au sujet initial, qui est de dénoncer un mécanisme raciste, est indécent. C’est le mot.

Par l’un des procédés cité plus haut, ou reprendre un argument fallacieux cité par une précédente personne.

En philosophant sur un problème réel. Ça ne montre pas que vous ayez de l’intérêt à la chose, ce n’est pas respectueux… bref. Ne le faites pas.

En comparant le racisme avec d’autres oppressions, en essayant de le mettre sur le même plan que le racisme…non. Chaque discrimination a ses propres mécaniques, et donc par essence, différemment subie. Ce n’est pas pareil.

Exemple : à propos de l’appropriation culturelle, un long commentaire de white tears, l’auteure se targuant d’être oppressée par le fait qu’elle est teufeuse. S’en suit une remarque raciste. Débat sur cette remarque. Le dérailing : « Mais peut-on être discriminé par un choix de vie ? ». Ce n’est pas le sujet. Sur un sujet aussi grave, que nous subissons réellement, faire ça…ce n’est pas montrer qu’on prend en compte la souffrance de l’autre. Ce n’est pas montrer une attention à nos peines. C’est irrespectueux.

La maladresse

« Ce n’est qu’une erreur… »
« Ça arrive à tout le monde de merder. Vous êtes parfaits, vous, peut-être ? »
« Elle a merdé, elle s’est excusé, que demander de plus ? »
Comment minimiser l’impact d’un acte ou d’un propos raciste en une phrase. Pourquoi ne faut-il pas le faire ? Parce que vous niez les ressentis des concernés. Parce que le racisme n’est pas une maladresse, c’est la preuve que vous n’êtes pas déconstruit. Assortie de cette phrase en guise de défense, cela montre qu’en plus vous ne voulez pas vous remettre en question. Pendant que vous vous vexez, vous ne participez pas à l’amélioration de nos quotidiens faits de micro-agressions de ce genre. Vous n’êtes donc pas un allié-e avec cette attitude. Vous êtes-vous posé la question des conséquences que ça peut avoir sur notre moral, votre déni, votre agressivité condescendante ? Pensez-y maintenant. De plus, s’excuser et reconnaître ses torts, ce n’est pas se rabaisser contrairement à ce que plusieurs peuvent croire. Se remettre en question, c’est aussi une question d’humilité. La petite culpabilisation du « Que demandez-vous de plus ? » illustre le fait que ça vous arrache un membre de devoir faire cette remise en question… Respirez, décentrez-vous, vous n’êtes pas concerné-e-s et le « moi je », ça n’est pas productif. Quant à « Vous êtes parfaits, vous, peut-être ? » même schéma, avec l’argument fallacieux qu’il faut être indulgent parce que faillibles. Vous n’acceptez pas qu’on le soit, mais vous utilisez ce fait à votre avantage. Mauvaise foi, j’écris ton nom…

L’ethnocentrisme

Juger un sujet avec son avis d’occidental, en oubliant les particularités culturelles des autres pays. Gros sujet aussi. Nous, occidentaux, nous pensons nous-mêmes « plus évolués » que les autres. Fatalement, on se permet de faire la leçon aux autres alors que la réalité ne correspond pas à nos préjugés et que nous ne sommes pas les mieux placés pour venir faire la morale… C’est l’ethnocentrisme.

Sauf que. Les historiens et nous-mêmes avons la mémoire courte, du moins on ne nous fait apprendre que le plus reluisant, de manière mensongère. Avant de critiquer les discriminations des autres pays, il me semble opportun que l’on parle de notre propre système discriminatoire. Autrement dit, de balayer devant notre porte.

L’injonction à l’exemplarité

L’injonction à l’exemplarité consiste à nous demander, à nous, d’être exemplaires, de ne pas nous énerver… C’est une mécanique pour silencier les concerné-e-s. Sauf que… nous ne vous devons rien. Nous avons le droit autant que vous d’être énervés surtout sur un sujet qui nous concerne et pas vous. Nous sommes autant faillibles que vous, parce que nous sommes aussi des êtres humains. C’est nous-mêmes qui décidons. On ne va pas vous remercier mille ans d’être allié-e-s, c’est votre choix. Un progrès sera fait quand on arrêtera de nous sommer de nous comporter mieux que vous afin que vous adhériez à nos luttes. Ce n’est pas un plan marketing, la lutte contre le racisme. Nous ne vous sommes tributaires en rien (oui je suis redondante, mais c’est quelque chose qui est difficile à assimiler, de ce que j’ai vu). Le fait que l’on soit en mesure de vous répondre vous gêne, parce que ça signifie que vous n’avez pas de prise…et qu’il va falloir vous déconstruire. La mauvaise foi, tout ça, quoi.

Le colorblind

« Mais au fond nous ne sommes qu’une seule race ».
C’est biologiquement faux. ESPÈCE Humaine. Retenez-le. À vie.

« Mais pourquoi se préoccuper des races ? C’est raciste ! »
Faux. Profondément faux. En parler en tant que facteur discriminant est un premier pas pour déconstruire.

« Je ne me sens ni blanc ni noir… »–> Privilège de blanc.
« J’aime pas les catégorisations… »
–> J’y viens en dessous.

Les phrases ci-dessus ont le point commun de nier le problème du racisme. Pourquoi ? Choisir de ne pas y faire attention c’est un privilège de blanc. Parce que les personnes racisées, yels, seront catégorisées d’office, et continuellement. De manière insidieuse ou évidente, qu’importe. Il y a d’abord les questions, les remarques mal placées « Tu viens d’où ? Non, je veux dire, vraiment tu viens d’où? » / « Vous êtes nombreux chez vous ? / Les femmes sont toutes voilées chez vous ! / T’te façon vous êtes tous des voleurs dans ce pays. / Fais l’accent antillais/africain pour voir ? » Et j’en passe. Rien qu’avec ces exemples, la catégorisation est faite. Le « Tu viens d’où ? » indique clairement que vous ne pouvez pas habiter ici, en pays “civilisé“, personne noir/arabe/latino/asiatique que vous êtes. Puis viennent les blagues racistes. L’impossibilité de se reconnaître dans les canons de beauté actuels. Les gens qui se méprendront sur vos fonctions, votre statut. Etc. Il ne s’agit pas de le faire à l’échelle individuelle. Simplement de se rendre compte des rouages de ce système qu’est le racisme. De le nommer pour en parler. Pour faire évoluer les choses. Mettre des mots sur des événements est important, ça permet d’exprimer ce que l’on ressent, vous savez ? C’est pareil. Nier et bloquer sur ce mot c’est refuser d’en parler et d’être utile, donc. Il ne s’agit pas de catégorisation gratuite. C’est par nécessité des concernées que ça existe, et c’est fait par elleux. De plus, c’est le système raciste (et surtout allié-es en carton) qui fait cette catégorisation. Nous le reprocher à nous, c’est l’hôpital qui se fout de la charité.

Not all Whites (pas tou-tes les blanc-hes) !

Même procédé que le « not all men », quand le racisme est abordé, un-e blanc-he vient ramener sa fraise et lâcher le pléonasme universel « pas tous les blancs ! ».

On le sait.
On parle d’attitude. Donc il n’y a pas de généralisation gratuite. (Puis vous le faites bien non ?)
Vous faites partie de ce système raciste et vous en bénéficiez… Alors oui, tous les blancs sont racistes, vous êtes les dominants. Les racisé-e-s l’assimilent, ce sont les oppressé-e-s. Point barre.
Vous pouvez aussi mettre votre ego de côté deux secondes…vous n’êtes pas le centre du monde.

La déconstruction : admettre & écouter

Face à tous ces propos vomitifs, que faire ? Se déconstruire. Comment ? En commençant par admettre. Admettre que les mécanismes cités plus haut ne sont pas dû au hasard.

« Les blancs s’estiment supérieurs aux noirs » disait Frantz Fanon dans “Peau noire, masques blancs“. C’est toujours le cas aujourd’hui, pas par essence ( alors on arrête de pleurer), mais bien par acquis. On nous apprend à estimer que les blancs sont supérieurs. Et fatalement, vous vous estimez aptes à parler de sujets dont vous ne connaissez rien. Ce qui sont des “sujets intéressants“ pour vous, pour nous, c’est nos vies. Il faut le prendre en compte. En expliquant une oppression à laquelle vous n’êtes pas confrontés par exemple, implicitement vous exercez une domination, vous prenez l’espace de parole qui nous revient pour ces sujets. Ce genre d’attitude résume pourquoi la non-mixité est nécessaire. On peut se passer de vous. Sachez-le, vraiment. Souvenez-vous : ne pas monopoliser l’espace. Si vous n’êtes pas concerné-e-s, dans le doute, taisez-vous, c’est le mieux. Évidemment, s’il y a question, il y aura réponse (si la personne veut). Mais ne parlez pas à notre place. Ne nous dites pas quoi faire. Ni comment faire. Remettez-vous en question, avant d’aller pointer le problème chez les autres. Ne défendez pas vos potes racistes. Yels sont assez grands pour se mettre dans la merde, yels sont assez grands pour s’en dépatouiller. Arrêtez le chipotage sur un terme, pour découvrir que vous n’avez rien compris… dites-le directement. On n’a pas de temps pour le chipotage sur des mots qui vous gênent, ces termes-là nous conviennent, ils sont là pour NOUS aider. Tout est une question d’attitude, il est tout à fait possible de recadrer, d’expliquer aux autres personnes non-concerné-e-s, ce qui est problématique lorsqu’il y a propos oppressifs. Mais il ne faut pas arbitrer la discussion. Il ne faut pas s’approprier la lutte des concerné-e-s. L’enjeu de l’attitude est là.

Non, ce n’est pas « se rabaisser » que de faire ça. C’est juste un peu de modestie, pour montrer que vous savez ce que d’autres endurent à propos de racisme. Si vous estimez que c’est “rabaissant“, imaginez ce que ça fait d’être continuellement prise pour plus bête que je ne le suis. Par vous !

Vous êtes chef d’un mouvement intersectionnel dans la vie réelle ou sur des réseaux sociaux, des forums ?

Remettez-vous en question à double titre ! Vous êtes un exemple pour les participant-es…ça a son importance. Si vous vous relâchez, les gens le feront aussi.

Non, je ne déteste pas les blanc-he-s (malgré les délicieux commentaires de whites tears, vous avez faux, encore faut-il que vous ayez pris la peine de lire l’article en entier ߘ). Je déteste ce système. Alors arrêtons de tourner en rond voulez-vous ?

Autre chose : Cela devrait être normal de ne pas être raciste, donc n’espérez pas des cookies, des encouragements…c’est la même attitude que les pro-féministes, celle dont vous vous plaignez, vous savez ?

Bonus : Florilège des formulations à arrêter d’office

Un petit bingo, juste comme ça.

« Attention je ne nie absolument pas que ce soit discriminant mais (le nie dans la suite) »
– > Si tu sais que tu vas être accusé de le faire, c’est peut-être parce que ça l’est… Simple suggestion.

« Bien sûr que l’islamophobie c’est nul, mais comment rire des pays comme l’Arabie saoudite où la femme n’a pas de droits ?»
–> Plus sérieusement, l’ethnocentrisme du colon « C’est mieux chez moi heiiin ! Je vais faire la leçon aux autres pays, tiens. » … non. Les concerné-es sont les plus à mêmes de le faire, puisqu’yels le vivent.

« Dire que je suis raciste c’est insultant »
–> Non. Être raciste, c’est avoir des propos oppressifs. Ni plus, ni moins. Tant mieux que vous culpabilisiez de peur de l’être. Mais ce n’est pas une insulte.

« Tous les arabes/antillais/africains/asiatiques font ça/sont comme ça… »
–> NON. NON. Non. L’Afrique et l’Asie sont des continents. Il y a plusieurs cultures différentes aux Antilles et dans les pays arabes. Arrêtez de généraliser, ça pue.

Suite à une remarque où on lui dit de la fermer car elle n’est pas concernée :

« Moi, dominant-e? (En random) Je suis trans, NA, grosse, etc… »
Ce n’est pas un concours. Subir le racisme, ça n’est pas “marrant“. C’est ignoble d’utiliser les discriminations que l’on subit pour oppresser d’autres.
Vous restez privilégié quand il s’agit de racisme, parce que vous êtes blanc. Il faut savoir placer les choses dans leur contexte.

« Mais c’est violent de parler de « race », de « racisme »… »
Non en fait…notre société bien-pensante ( colorblind poooower) les a rendus tabou. Mais ce ne sont que des qualificatifs.
Il faut savoir de quoi on parle à un moment donné. Pour résoudre n’importe quel problème il faut savoir de quoi on parle. Parler de “race“ en tant que construction politique et facteur discriminant, ce n’est pas valider l’eugénisme. C’est parler du fait que les blancs sont privilégiés.

« Oui mais ça prend un certain temps de déconstruire, il faut laisser les autres faire des maladresses »
Le racisme n’est pas une maladresse. C’est réel. On le subit ! Considérer des propos racistes comme des « maladresses » c’est minimiser la gravité de l’acte, de la souffrance que ça inflige. Ce n’est pas à vous de juger de la gravité de toute manière. Au mieux, c’est un aveu, de dire ça. Ça prouve que vous n’êtes pas déconstruit et que vous n’avez pas envie. Soyez honnêtes et rejoignez les partis bien gentiment racistes( PS, Front de Gauche…y’a le choix), il y aura de la place pour vous là-bas.
Nous n’avons pas tou-t-es le temps d’attendre. Pendant que vous mettez 150 ans à bien vouloir faire l’effort de comprendre nos vécus, où vous avez merdé, on survit, les autres triment, continuent d’encaisser la violence…ce n’est pas la même chose qu’une simple erreur de mathématiques. Encore une fois, c’est minimiser l’impact que ça a.

« Ce n’est pas ce qu’il a voulu dire, c’est juste une gaffe, en ce moment yel/il/elle a ça, ça, ça, ça, ça comme souci, c’est compliqué pour yel/lui/elle »
Si un propos raciste est pointé, ce n’est pas la peine que vous, blanc-hes, veniez nous expliquer les véritables intentions. Vous n’êtes pas concernés. Taisez-vous, on gère.
Tout le monde a des soucis personnels, un vécu difficile, des traumatismes. Ce n’est pas une excuse pour être oppressif. Ça n’explique rien, d’ailleurs. Juste un relâchement. Et ce n’est pas une preuve qu’on puisse vous faire confiance, en fait.
Être oppressif ce n’est pas juste une maladresse.

« Arrêtez de vous plaindre c’est fini l’esclavage ! »
Je vous invite à vous renseigner sur le néocolonialisme. Celui qui fait qu’Haïti paie une dette pour oser être un pays libre vis-à-vis de la France.

Celui qui a autorisé qu’on répande des produits toxiques hautement cancérigènes, au détriment de la faune et la flore, de la santé des habitants et des personnes travaillant dans les bananeraies en Martinique et en Guadeloupe. (à la Réunion, à contrario)

Celui qui privilégie les békés (descendants des colons) dans les Caraïbes, ces personnes ayant la mainmise sur toutes les ressources, plus les relations avec le gouvernement pour instaurer la vie chère, où chaque produit coûte en moyenne 40% plus cher qu’en Métropole. Où l’on se retrouve obligé de partir étudier, travailler en métropole.
Celui des républiques bananières. Celui qui oublie que la traite négrière existe toujours en Mauritanie. Celui qui invite des habitants d’ex-colonies à venir travailler en France pour ensuite nier à leurs descendants leur identité française. Et la liste est très longue. Donc chut. Vraiment, c’est mieux, surtout pour vous.

« Mais vous ramenez tout au racisme… »
-> Ce n’est pas à vous, blanc-hes de décider si ce sujet est assez abordé ou pas. Faites avec. Vous prenez déjà trop de place sur des sujets qui NOUS concernent, alors vraiment, faut se taire dans ces cas-là. « En parler » ne signifie pas, en parler bien, avec les concerné-e-s.

Liens explicatifs :

Le « racisme anti-blanc » :

 http://negreinverti.wordpress.com/racisme-anti-blanc-ou-mon-cul-sur-la-commode/

Sur le racisme, définition :

 http://msdreydful.wordpress.com/2013/07/25/racisme-definition-politique/

Sur le néocolonialisme :

 http://negreinverti.wordpress.com/oui-la-france-est-encore-un-empire-colonial

Les racistes et leur égo :

 http://msdreydful.wordpress.com/2014/02/25/les-gens-et-le-racisme-un-probleme-dego/

Le refus du privilège blanc :

 http://www.millebabords.org/spip.php?article8087

Le privilège blanc :

 https://msdreydful.wordpress.com/2013/03/29/parlons-privilege-blanc-voulez-vous/

 http://lechodessorcieres.net/la-decence-cher-e-s-blanc-he-s-1ere-partie/
 
  Wu zetian  
    Ignorance-crasse 2017-03-07 17:05    
  Encore une image anar-féministe ISLAMOPHOBE qui plaira beaucoup aux racistes et aux catholiques...
Les statistiques sur les violences conjugales et familiales montrent que les hommes les plus violents sont:
1/ Les flics et les militaires.
2/ Les cadres de l'industrie.
...etc...
6/ Les OUVRIERS.

REMARQUE UTILE: les professions MORALISTES (infirmiers, éducateurs ...etc...) commettent plus de violences de ce type que les OUVRIERS.

En plus d'être des crapules racistes, les islamophobes sont des ignares !!!
 
  Anti  
    . 2017-03-08 09:37    
  dépasser les identités  
  .  
    Genres ??? 2017-03-09 15:10    
  En finir avec les genres ? Pour fabriquer en série des soldates de l'armée nord-coréenne ??? Obliger tous les hommes à être le plus efféminés possible ???!!! Lapider les "joueuses" qui s'habillent sexy pour faire ramper les mecs ??? ETC...etc...

La petite bourgeoisie décomposée est rigolote avec ses idées imbéciles et mortifères... Heureusement elle ne peut pas gagner sur les plans économique-social-politique, ni d'ailleurs être prise au sérieux. Avec ces connards au pouvoir on se retrouverait avec l'économie de la COREE du NORD et une ambiance encore plus moraliste que l'ARABIE SAOUDITE...
 
  EXPERTES  
    ) 2017-03-09 22:43    
  en finir avec les classes, races, genres ? scandaleux !


En finir avec ce monde - alors que mon salaire vient d'être verser ? ! ?
 
  ) meurt esclave  
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03-07-2017 13:26 - AFPS
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03-07-2017 10:55 - Eric Fassin
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03-07-2017 05:50 - Patrice Faubert
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01-07-2017 17:01 - Revolution et libertés
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30-06-2017 10:27 - Fleurs
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30-06-2017 10:21 - Carla Parisi
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30-06-2017 09:41 - Les amis de Juliette et du printemps
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30-06-2017 09:33 - -
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30-06-2017 06:28 - Patrice Faubert
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29-06-2017 14:48 - YASSER LOUATI
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29-06-2017 14:40 - mignon chaton
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29-06-2017 14:28 - Bureau national de l’UJFP
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29-06-2017 13:32 - UJFP
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27-06-2017 06:27 - Patrice Faubert
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24-06-2017 01:45 - révolutionnaires contre le racialisme et son
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Image Une note de lecture critique de « La fabrique du musulman»
22-06-2017 23:33 - souslaplagelespaves.noblogs.org
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Text Allo ?
22-06-2017 11:24 - Faubert Patrice
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21-06-2017 15:09 - anti-sexisme
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21-06-2017 14:17 - Gideon Levy
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21-06-2017 14:10 - Nedjib Sidi Moussa
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Text Le fantôme d'Ernest Coeurderoy
20-06-2017 06:39 - Patrice Faubert
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18-06-2017 09:51 - Patrice Faubert
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Image L’ islamisme n’ est pas une Religion !
15-06-2017 18:24 - Des portes paroles du collectif
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Image L’islamophobie n’est pas une opinion
14-06-2017 22:02 - iaata
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Text Déficit informationnel ou mur de Kardashev
14-06-2017 09:46 - Patrice Faubert
Text Décines : pas d’islamistes au centre culturel !
14-06-2017 01:46 - collectif "ILS N’AURONT PAS NOTRE SILENCE "
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