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«Un arbre ne peut pas s'élever dans le ciel s'il n'a pas de racines. Il n'y a pas d'avenir si on ne se rend pas compte qu'on est issu d'une tradition». Pour le cinéaste genevois Daniel Künzi, cette fidélité de la mémoire aux figures et militants de la gauche et des syndicats qui ont traversé le «court» XXe siècle est quasiment naturelle. Depuis quelques années, il a ainsi portraituré ces Suisses qui ont refusé le fascisme, s'engageant aux côtés des Brigadistes internationaux dans la Guerre d'Espagne, avec les partisans de la France libre comme Georges-Henri Pointet, ou en faveur de l'URSS, au risque d'être broyés, comme Yvonne Bovard, par la machine stalinienne. Avec quelquefois des échappées plus contemporaines (voir La Boillat vivra ou Porto Alegre, ensemble le rêve devient réalité).
Son dernier documentaire, Anarchisme, mode d'emploi, est consacré à une figure de la militance genevoise, André Bösiger. Une vraie tronche que ce militant né en 1913 dans le Jura bernois, non loin des villages fréquentés par les fondateurs de l'anarchisme Kropotkine et Bakounine. Dans son enfance, les souvenirs de la fameuse Fédération jurassienne du début du XXe siècle sont encore bien vivants et Bösinger sent au plus profond de lui ce rejet de l'autoritarisme (clergé, armée et patrons), du capitalisme et du fascisme. L'exécution de Sacco et Vanzetti en 1927 aux USA le marque durablement.
Partisan de l'action directe
«Dans la vie, il faut savoir ce que l'on veut», résume Bösiger. Cet adage brut de décoffrage, il le fera sien et n'en dérogera jamais. Quand on lui demande de rentrer sous les drapeaux, il envoie une lettre enflammée au Conseil fédéral pour dire qu'il ne servira pas une institution «au service du capitalisme». La punition ne se fera pas attendre: il sera mis en prison durant deux ans et privé durant cinq de ses droits civiques. Après s'être mis à dos son patron chez Tornos, il décide de venir habiter à Genève, une ville, qui, à l'époque comptait près de 10'000 chômeurs et 2'000 sans-abris qui dormaient oú ils pouvaient. Il travaille dans le bâtiment, commence à fréquenter Luigi Bertoni, l'éditeur du Réveil anarchiste (appelé à l'origine Réveil communiste-anarchiste) et l'homme qui refusait l'idée même de «permanent syndical», et intègre les rangs de la Ligue d'action du bâtiment. Avec une trentaine de camarades dont le mentor était Lucien Tronchet, il traque les patrons qui ne respectent pas les conventions collectives. Action directe et méthode simple à la mode Emile Pouget: on sabote tout le travail effectué, la leçon est bien comprise par les «jaunes». Tout se fait dans la clandestinité et la règle du «pas vu, pas pris».
«Anti-communiste acharné», comme le définit Daniel Künzi, Bösiger est avant tout un antifasciste. En novembre 1932, il manifeste pour s'opposer au meeting du chef de l'Union nationale, Georges Oltramare, autorisé par le Conseil d'Etat. L'armée tirera dans la foule. On relèvera 13 morts et 65 blessés. Ses activités militantes continueront à travers les années. Il fournit ainsi, sous une couverture, de l'aide aux militants anarcho-syndicalistes qui luttent contre la dictature de Franco en Espagne.
Au temps de la décolonisation en Algérie, il recueille depuis la frontière neuchâteloise des insoumis et des indépendantistes. Pour mener à bien ses actions, Bösiger fait de la clandestinité sa deuxième nature. Ces temps sont-ils révolus et Bösiger est-il le «dernier anarchiste», se demande Daniel Künzi. «Des militants qui se vouent corps et âme à la cause, qui ne prennent pas l'eau et qui sont "carrés", on n'en trouve plus», juge le réalisateur. «Dans les années 70, il est peut-être passé à côté du féminisme ou du mouvement anti-nucléaire, mais il a su garder ses idéaux de jeunesse, contrairement à Tronchet.» Ou même à certains nouveaux militants qui voulaient lui en remontrer. Certains citent un fameux professeur de l'université genevoise aujourd'hui proche de... l'UDC. Pour faire un film, il faut des informations, si possible inédites, et de l'émotion, considère Daniel Künzi. Avec Anarchisme, mode d'emploi, il atteint parfaitement cet objectif.
Le film Anarchisme, mode d'emploi sera présenté le 30 avril (20h) au Zinéma à Lausanne et le 1er mai au cinéma Scala à Genève. Joël Depommier
(Paru dans Gauche Hebdo) |
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