La maison de paille et la question de la "légalité"
  Theme(s) Anticapitalisme / Antiglobalisation - Logement - Répression -  
  03-12-2007 16:48
Auteur : Les chercheuses et chercheurs de merde :: : http://
 
 
  "Legal, illegal, scheissegal"
Slime (1982)
Le 24 août 2007 débutait la construction d'une maison de paille à l'avenue César-Roux à Lausanne, juste derrière l'espace autogéré. Erigée en un temps record, cette maison défraie aujourd'hui la chronique. Elle irrite profondément les tenant·e·s de l'ordre légal capitaliste, qu'il se prétende écologique ou non.
 
     
  Ce texte n'a pas pour objet de se substituer à la parole des occupant·e·s de la maison de paille. C'est le surgissement de cette maison de paille dans la grisaille quotidienne qui au contraire encourage à intervenir, à prendre collectivement la parole, à tâtonner, à déconstruire, à détruire, à construire. Et c'est d'ailleurs parce que les occupant·e·s ont une parole qui parle à nombre d'entre nous que leur action dérange tant ce brave pouvoir soit-disant très majoritairement de gauche. Sans cela, il y a belle lurette que la maison de paille aurait été rasée et l'ordre marchand durable et propre sur soi rétabli jusqu'à la prochaine révolte. C'est aussi les réactions hostiles de ceux et celles qui nous gouvernent qui nous poussent à avancer ces quelques réflexions.


De la même manière que l'on tente de nous faire travailler plus pour gagner moins, qu'on nous rackette légalement en exigeant de nous le paiement d'un loyer, on cherche à nous dépouiller des mots qui nous permettraient de remettre en cause l'ordre établi. Ainsi n'est-on plus exploité·e·s mais exclu·e·s ou alors collaborateurs/trices d'une entreprise. Aussi devrions nous collaborer à notre exploitation. La démocratie participative, c'est tou·te·s collabos ! Le développement durable dans une société capitaliste, c'est toujours et encore le capitalisme.

Ce qui frappe surtout dans l'affaire de la maison de paille, c'est l'usage fait par les médias et les politiques du concept de " légalité ". Ayant épuisé le registre paternaliste du " c'est dangereux " habilement contré par les occupant·e·s, leur discours a passé par " c'est bien ce que vous faites, mais c'est pas légal " pour finir en " c'est pas légal " tout court. Une ultime parade avant l'envoi de la flicaille contre la maison de paille. L'écologie hors du cadre bourgeois dans laquelle ils la conçoivent, c'est finalement pas si bien que ça. Il n'y aurait plus qu'une seule forme de pensée, qu'une seule manière d'envisager la vie en société, régie par une légalité a-historique d'où les antagonismes et les conflits auraient disparu. Des divergences peuvent certes exister mais - pour être " crédible " aux yeux du pouvoir - uniquement dans le cadre du système. On nous répond qu'il faut changer la loi par des moyens institutionnels qui précisément ne permettent aucun changement et reviennent à légitimer ce que l'on combat. Que ce système soit capitaliste, patriarcal et raciste, leur importe peu. N'est-on pas en démocratie ?


Mais qu'est-ce que la " légalité " dans une société patriarcale, raciste et capitaliste?

Ce panégyrique légaliste apparaît ainsi comme l'expression de la volonté collective, du bien-être général et de la paix sociale, dont toute l'harmonie serait brisée par des irresponsables tel·le·s que les constructeurs/trices de la maison de paille. Cet argument politique trouve sa force dans la mise en avant de la légitimité et de la neutralité des lois. Mais que cache un tel argument dans le contexte d'une société de plus en plus inégalitaire et discriminatoire? Par ce discours, on veut nous faire oublier : 1) que loin d'être neutre et universelle, la définition de la légalité est historique et sociale et donc tributaire de rapports de pouvoir; 2) que son interprétation et son application varient en fonction de la position des personnes concernées.

Si la légalité apparaît comme quelque chose de neutre et d'impersonnel, c'est d'abord parce que c'est là son caractère par définition, puisqu'elle correspond au type de domination " légale-rationnelle "(1) qui s'est peu à peu instaurée dans le cadre des sociétés européennes capitalistes. Le contexte de la modernité occidentale, la construction de l'Etat-nation, la pensée de la rationalité et de l'individu, ainsi que l'émergence d'une économie de type capitaliste, ont vu naître non pas la fin des rapports de pouvoir, mais un nouveau type de domination dont la légitimité est fondée sur les lois, incarnées par l'Etat. Dans ce nouveau régime de pouvoir étatique-légal instauré au cours des 18e et 19e siècles en Europe, les formes instituées et légitimes d'assujettissement se sont étatisées: l'expression des rapports de force de la société se règle à travers une instance étatique qui a le monopole et la légitimité de la violence et de la sanction (2). Les canaux et modes de légitimation du pouvoir se sont simplement déplacés. Ils n'étaient pas effectivement neutres, et correspondaient notamment à la configuration des rapports de classe de l'époque, mais se fondaient sur une croyance dans la neutralité et la rationalité de l'Etat.

La légalité n'est donc pas un donné en soi, mais une construction sociale. Chaque société définit ce qui est légal ou illégal, ce qui fait l'objet d'une sanction positive ou négative. La légalité, ou au contraire l'illégalité, le " crime " ou la " déviance ", dépendent ainsi de rapports de force dans une société donnée à un moment donné. La transgression ou le respect des règles (légales notamment), ainsi que la réaction sociale face à l'un ou l'autre comportement, doivent se comprendre à la lumière du fonctionnement de cette société. Dans une société comme la nôtre qui fonctionne sur la base de rapports de domination (de classe, de race et de genre), incarnés dans les structures de l'Etat et en particulier dans les lois, la définition et l'application des normes et des sanctions sont l'expression des intérêts du groupe dominant. C'est pourquoi le secret bancaire ou la spéculation immobilière sont légales alors que l'occupation de logements vides est illégale. Si les locataires, les sans-abri ou les squatters faisaient et appliquaient les lois, les banques et les spéculateurs seraient des hors-la-loi. Bref, l'on ne peut pas simplement s'en remettre à la légalité ou l'illégalité, faisant comme si cette valeur était universelle et neutre. Cela d'autant plus que nous vivons dans un monde où les inégalités, les discriminations et l'exploitation se renforcent sans cesse. La " légalité " capitaliste, patriarcale, raciste, coloniale peut aller très loin dans l'horreur. La légalité fait aussi partie des systèmes totalitaires. Les démocraties libérales ont instauré des systèmes discriminatoires et répressifs " légaux ". L'apartheid en Afrique du Sud était légal. La ségrégation raciale aux Etats-Unis aussi. Dans de tels contextes, ce sont des individus, groupes ou mouvements ayant recours à l'illégalité qui ont permis le changement. Ne l'oublions pas.

Qu'en est-il aujourd'hui? Comment allons-nous faire face au " légalisme " d'une société dans laquelle le pouvoir et la richesse se concentrent toujours plus? Rien n'indique que les choses vont être simples. Il est plus aisé de rappeler l'exemple du pasteur ou du garde-frontière cachant ou faisant passer des juifs fuyant l'Allemagne nazie; il est moins facile aujourd'hui de s'opposer à des renvois forcés de migrant·e·s. Cela peut actuellement nous conduire devant des tribunaux. Mais peut-être ces actes seront-ils encensés dans 50 ans? Combien de migrant·e·s seront refoulé·e·s, bayonné·e·s, frappé·e·s, tué·e·s... d'ici là, en toute légalité? Que doit-on dire et penser des organes et processus politiques suisses qui décident, par les mécanismes les plus légaux, d'appliquer le pistolet à électrochocs (taser) aux requérant·e·s d'asile et même aux enfants? Allons-nous laisser faire parce que c'est " légal "? Le réveil ne sera-t-il pas un peu tardif?

En se bornant à invoquer la légalité, on se coupe donc de l'analyse des rapports de pouvoir en amont de la définition même de la légalité. On évacue aussi la question de l'interprétation et de l'application des lois en fonction de ces mêmes rapports. Il existe ainsi une illégalité légitime: les salaires des femmes inférieurs de 25% à ceux des hommes, les affiches racistes de l'UDC (condamnées par le rapporteur spécial de l'ONU), la politique des deux cercles (héritage de celles des trois cercles, violant la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale), etc. Ainsi, face à l'illégalité, le laisser faire dans certains domaines et dans certaines sphères n'a d'égal que la " tolérance zéro " dans d'autres. Les pauvres ou les requérant·e·s d'asile touchant l'aide sociale, les personnes à l'Assurance Invalidité (AI), et plus généralement en Suisse et ailleurs toutes les populations paupérisées sont soumises à l'intolérance et au contrôle permanent d'un Etat non plus social mais pénal (3). De Londres à New York, de Mexico à São Paulo et jusqu'à Genève, le petit délit est hyper criminalisé. Les mendiant·e·s, voleurs/euses, revendeurs/euses de drogue, travailleurs/euses du sexe sont littéralement traqué·e·s. Sans compter que l'on ne cesse de produire de l'illégalité par le biais du durcissement des frontières et des lois en matière d'asile et d'immigration. Si les requérant·e·s et les étrangères/ers souffrent certainement des attaques les plus virulentes et des situations les plus discriminatoires, la criminalisation s'étend. La polémique autour de l'illégalité de la maison de paille en dit long. La pensée critique, dans l'optique d'une mise en pratique, sera-t-elle aussi bientôt illégale?


Soyons tous et toutes des hors-la-loi et rêvons

C'est parce qu'elle transgresse, que la maison de paille nous fait rêver. " Les lois et règlements valent pour tous " entend-on souvent. Elles sont les mêmes qu'il s'agisse de projets commerciaux ou non-profits. Pour mettre les lieux autonomes aux normes, il faut investir, pour investir il faut de l'argent, pour avoir de l'argent il faut entrer dans le système marchand. Les autorités demandent que soient suivies des procédures qui ramènent toute critique dans le giron de ce qui était originellement contesté. Les procédures que l'on nous demande de suivre ne sont jamais neutres. Elles normalisent. La maison de paille se positionne au-delà de la légalité/illégalité: dans l'utopie. C'est un exemple qui peut nous faire réfléchir plus largement sur notre vision du monde, sur celui que nous voulons construire. D'abord, leurs bâtisseuses/eurs et habitant·e·s nous donnent une idée sur la manière concrète de se réapproprier nos vies et de décider ce que l'on veut vivre et comment. De construire nos propres maisons et nos propres normes. C'est une résistance qui va au-delà du mode d'habitat, c'est une résistance de la pensée à celle du " consensuellement légal ". C'est une manière de dire: " votre légalité est terroriste (pour l'environnement, les pauvres, les salarié·e·s, les migrant·e·s, les femmes, les handicapé·e·s, les locataires...); nous choisissons donc l'illégalité responsable et solidaire !". C'est une manière de renverser les valeurs et de mettre les discours et les acteurs du pouvoir face à leur propres contradictions. Par ce renversement, ils et elles nous font voir comment se construit ce discours, cette pensée du " consensuellement légal ", comment on nous amène à accepter les choses " comme elles sont " et donc ne plus rien changer, mais aussi comment on peut en sortir. Rompre avec ce ron-ron de la légalité est possible et nécessaire. Pourquoi l'initiative de la maison de paille recueille-t-elle du soutien, une forme d'engouement? Parce qu'on a besoin de cela! Un projet en rupture avec la normalité quotidienne. Et son impact symbolique est immense, tel que nous le ressentons en tout cas: c'est l'ouverture du champ des possibles. Et ça marche. On en parle. A quand la prochaine maison de paille? Et si on n'est pas bricoleur/euse, une maison de paille dans son quotidien pourra prendre une autre forme.

Et à plusieurs, la bricole en tout genre ça s'apprend. C'est bien ce qui effraie tant les tenant·e·s de l'ordre, que l'on puisse imaginer se passer d'eux/elles, de leurs expert·e·s, de leur légalité. La question n'est pas d'être dans le cadre de la légalité ou au contraire dans celui de l'illégalité, mais de construire collectivement et solidairement notre avenir à commencer par notre présent qui sont à mille lieues d'Agenda 21, du projet Métamorphose et autres City Management.

La " légalité " n'a rien à voir avec la justice sociale !
SeulEs les mortEs ne rêvent plus !

Collectif "les chercheuses et chercheurs de merde"
Lausanne, 1er décembre 2007

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(1) Max Weber (1956/1995). Economie et société/1. Les catégories de la sociologie. Paris: Plon.
(2) Michel Foucault (1984). " Deux essais sur le sujet et le pouvoir ". In Hubert Dreyfus et Paul Rabinow. Michel Foucault. Un parcours philosophique. Paris: Gallimard.
(3) Loïc Wacquant (2004). Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l'insécurité sociale. Marseille: Agone.
 
     
 
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